Et si les tabacs français changeaient de patrons ? mars 3 2008
Publié par jing in : Enquêtes, Mes papiers au CFJ , ajouter 1 commentaireDepuis 2004, les investisseurs d’origine chinoise ont changé de stratégie et se sont concentrés sur le secteur des tabacs et bars-tabac. Enquête dans ce secteur traditionnel en pleine mutation.
Si vous venez de la gare Saint-Lazare, le premier bar-tabac, en montant, rue Amsterdam, est tenu par un couple chinois. Ceci n’est pas un scoop. Plus d’un tiers de bureaux de tabac d’île de France ont changé de patron. Désormais, les Français matinaux s’habitueront à dire Bonjour aux copains, mais Nihao au garçon et au patron.
La queue s’allonge devant le comptoir de loto, des courants froids entrent de temps en temps avec les nouveaux arrivants et se mêlent avec la chaleur de l’intérieur. L’odeur du café flotte dans l’air, les sonneries bring-bring-bring de la machine à sous ne s’arrêtent pas. Dès 7 heures du matin, le tabac prépare son ouverture Soit deux heures avant d’accueillir le premier client.
Les Huang vivent ici depuis deux ans. Chaque journée démarre de bonne heure : cinq heures et demie en semaine et six heures le week-end. « Il est vrai que le métier demande qu’on travaille beaucoup plus, mais c’est aussi un milieu stable et presque sans risque de concurrence. »
Le patron, M.Huang se voit dans un secteur sécurisant où chaque investissement est garanti d’avoir son rendement. Mais son parcours pour entrer sur le marché est quasiment la copie de celui du n’importe quel jeune immigré de Wenzhou, ville sur la côte est de la Chine.
Huang est arrivé en France en 1989 avec des compatriotes, après avoir vu s’évaporer toute l’épargne de sa vie dans la « commission d’agence » qui l’a aidé à partir, et redémarrer une nouvelle vie avec les « poches vides ».
Il a dû travailler dans la restauration, la bagagerie, l’habillement avant d’intégrer l’année suivante la légion étrangère et partir pour la guerre de Golfe. Il est rentré de la guerre en 1991, et s’est installé à Paris. C’est là qu’il ouvre successivement ses deux bazars avant de s’intéresser au secteur tabac, Le secteur est de plus en plus prisé par la communauté d’immigrés de Wenzhou.
« Dans notre communauté,qui est nichée au sein de la communauté chinoise à Paris, on est très solidaire. On suit souvent ce que font les autres, parce qu’on voit qu’il a dégagé du profit. » Il ne cherche pas à cacher les mœurs de sa communauté. Celui qui s’est lancé dans le tabac en 2004, un Wenzhounais aussi, est sans doute à l’origine de la tendance, les autres répétant son succès.
Le tabac est racheté à un ancien patron français provincial, lassé de la vie routinière en tabac après 30 ans de travail. Il part en retraite avec une petite fortune. « Nous, nous avons acheté un instrument de travail, un outil d’investissement », dit le patron Huang. Cet outil, le couple le fait beaucoup plus travailler que ses prédécesseurs.
« Le tabac ferme plus tard qu’il y a deux ans avec le patron français, surtout le week-end » dit Pierre, 28 ans, habitant du quartier qui fréquente le lieu depuis 10 ans. « Tant mieux pour nous, puisque c’est ça le commerce de proximité. »
Que ce soit pour des raisons budgétaires ou stratégiques, le tabac est resté tel qu’il était depuis toujours. Le décor n’a pas été changé, l’agencement non plus. Pas une seule journée d’interruption depuis le changement de titulaire. La volonté est de maintenir le bureau de tabac dans sa fonction traditionnelle : « Le tabac, c’est la France profonde, on n’a pas besoin de rajouter des raviolis chinois à emporter à la vente des cigarettes! Quand même! »
Quant au personnel, M. Huang avait voulu garder l’ancien, histoire de conserver la clientèle qui s’y est habituée. Mais aujourd’hui il ne reste plus qu’un seul ancien garçon, qui travaille mieux. Puisque le tabac est près de la gare, les gens viennent et partent. Il y a des gens qu’on ne voit plus, il y a de nouveaux visages qui commencent à êtres repérés. Après tout, un patron français part, un chinois s’installe, la vie continue, dans un secteur qui a subi peu de changement.
Près de la place Nation se situe une agence spécialisée dans la vente de commerces et de pas-de-porte, la TNC (Transactions Nation Commerces). Créée en 2004, elle est gérée par un Français d’origine vietnamienne et cambodgienne. Cette agence est très connue au sein de la communauté chinoise, surtout pour les chinois qui s’intéressent au secteur tabac.
D’après l’agence, la tendance des Asiatiques à racheter des bureaux de tabac est nette : pendant la seule l’année 2007, l’agence a géré une cinquantaine de cessions. Janvier et février 2008 enregistrent déjà 18 ventes. En deux mois seulement ! La loi sur l’interdiction de fumer dans les lieux publics a provoqué effectivement 20% de baisse de vente, mais le rebond se prépare dès la fin janvier.
Dans les autres pays européens où la loi est déjà en vigueur, la baisse dans le secteur bar-tabac se situe aux alentours de 5%. « On s’adapte à la loi, à la nouvelle manière de fumer, mais on n’abandonne pas une habitude en raison d’une contrainte. On ne supprimera pas le tabac. » nous explique Claude Hinh, fondateur et directeur de l’agence. En plus, les aides de l’état, après la mise en œuvre de la loi, augmenteront de 8% à 8.5%, ce qui compensera, du moins en France. En quelque sorte, les vendeurs de tabac travaillent pour l’état, comme les receveurs d’impôts.
L’enquête d’honorabilité sur la personne qui sollicite l’achat d’un bureau de tabac est longue et rigoureuse : cette personne doit avoir la nationalité française. Elle doit justifier d’une manière très détaillée chaque revenu enregistré sur son propre compte. 33% au moins doivent provenir du produit des ventes réalisées au bureau de tabac.
Au départ, la vente du tabac est un secteur réservé aux retraités militaires français. C’est pourquoi la plupart des acheteurs chinois sont des retraités de la légion étrangère. Leur engagement leur permet ensuite d’accéder à la nationalité française.
Mais, un autre phénomène émerge : les jeunes tenanciers de tabac sont souvent les chinois de la deuxième génération. Ils sont déjà français et leurs parents chinois ont plus de facilité à investir dans l’achat d’un bureau de tabac pour leurs enfants, après avoir vendu le restaurant qu’ils ont maintenu pendants de longues années.
Dans la mentalité chinoise, les parents ont à cœur que le futur de leurs enfants soit garanti. Le secteur du tabac leur semble alors parfait : les restaurants voient augmenter le niveau de concurrence. Et ils affrontent la pénurie de personnel de restauration. En revanche, le tabac, comme la pharmacie et le taxi, représente un métier réglementé, et protégé par l’Etat. La concurrence n’existant presque pas, le nombre de bureaux de tabac en France reste stable.
Voici un secteur emblématique de la « France profonde » repris progressivement par des étrangers, Chinois, Arabes… Dans quelques années, le secteur bar-tabac pourrait ainsi devenir le véritable creuset du métissage culturel. Avec le paradoxe de patrons étrangers cherchant à maintenir la tradition française. J.H.

