Prendre la température, sur la pointe des pieds novembre 7 2007
Publié par Paul Gypteau in : Dans les foyers , rétrolien355 rue des Pyrénées. On y est. Je pousse la porte, avec 5 minutes d’avance. J’ai rendez-vous à 17h avec Souleymane Bâ, le responsable du centre.
Dans le salon, une jeune femme aux yeux bleus debout derrière le comptoir d’accueil essaie tant bien que mal de se faire comprendre par un hispanophone qui ne parle pas le français. « Esto no es posible » articule-t-elle avec un bon accent. C’est Karine, une salariée du foyer. Elle m’annonce auprès de Souleymane. Casquette noire vissée sur ses cheveux blonds, sweat foncé qui arbore les initiales ‘FBI’, jogging bleu marine et baskets aux pieds, on imagine qu’elle se prépare à aller courir. Mais c’est une activité tout aussi sportive qui occupe sa soirée.
Karine est « un peu une maîtresse de maison » selon ses mots. La jeune femme de 27 est en fait salariée de l’association. Elle est à la fois « médiatrice, négociatrice, agent d’accueil, auxiliaire socio-éducatif » et rappelle aussi parfois les « règles de citoyenneté aux hébergés ». Un vrai sacerdoce.
« Tout le monde peut être admis, papiers ou pas »
Ce foyer est l’une des quinze structures parisiennes gérées par Emmaüs. Un responsable de centre, deux travailleurs sociaux, cinq salariés et plusieurs compagnons Emmaüs veillent sur les 55 ‘accueillis’ que compte le foyer. Ils sont d’origine française, maghrébine, africaine et d’Europe de l’Est. Ces rescapés de la misère ont tous été orientés par les services sociaux avant d’atterrir rue des Pyrénées. « Tout le monde peut être admis, papiers ou pas. A condition d’avoir au moins 18 ans, de ne pas être totalement désocialisé et de ne pas présenter de pathologie » précise-t-on chez Emmaüs. Les ‘accueillis’ peuvent poser leurs valises pendant un mois. Une période renouvelable qui se prolonge parfois jusqu’à trois mois. « Une participation symbolique d’1,50 € par nuit est demandée, souligne Karine, l’hébergé dispose de deux semaines maximum pour rencontrer un travailleur social après son arrivée ». « On n’est pas dans une logique d’assistanat, on cherche à créer une dynamique. Ici, c’est une maison de vie, le but c’est d’avancer, pas de stagner. C’est un peu la pyramide de Maslow » souligne-t-elle.
Le foyer ouvre aussi ses portes durant la journée à des personnes dans le besoin qui sont de passage, « pour rester dans l’esprit de l’abbé Pierre ». C’est le cas de ce quadragénaire, « né à Issy-les-Moulineaux », que j’ai rencontré dans le salon. Il est bavard et très cultivé. Je le regarde, il me toise. « Moi c’est Didier » annonce-t-il. Ses idées sont à l’image de ses cheveux bruns bouclés : en pagaille. Didier me parle longuement d’un article de Sciences & Vie qui annonce qu’une technique novatrice permettrait d’évaluer précisément l’âge du plus vieil homme du monde, de son service militaire et de son rêve d’évasion au Japon. Il n’évoque pas son passé et une pudeur mêlée de respect m’interdit d’aborder le sujet dès maintenant. Je ne suis pas venu ici pour creuser le passé mais pour sonder l’avenir. Didier évoque pourtant « un clash avec sa banque », une fin de versement des Assedic, après quoi il s’est retrouvé sans le sou, avec « des dettes à payer ». On imagine la suite, la spirale vers la misère et la rue. Il s’accroche pourtant à sa dignité et porte une chemise grise assortie à une cravate bordeaux desserrée. Un détail lourd de sens qui force le respect. Malgré les apparences, il m’annonce que c’est pourtant dans la rue qu’il passera la nuit, sans vraiment pouvoir justifier ce choix. Je n’insiste pas.
Un peu plus tard dans la petite cour intérieure, point de ralliement entre le centre du foyer, le vestiaire, le cyberespace et la salle à manger, trois personnes profitent d’une cigarette pour discuter. Assis sur une chaise, au fond de la cour, une silhouette appuie mécaniquement sur la minuterie chaque fois que la lumière s’éteint. Mohamed, la cinquantaine entamée, est silencieux. Sapé comme un homme d’affaires, chemise grise et cravate à carreaux, il m’observe. « Vous faites un reportage ? » me demande-t-il. « Oui c’est ça, sur le fonctionnement du foyer ». Il acquiesce et prend un air concentré. Je tente un « vous connaissez un peu ce foyer ? ». Mohamed me répond que c’est « son premier jour ici ». Je n’en demande pas plus. Il n’en dira pas davantage.
Avec une heure de retard, j’aperçois Souleymane Bâ qui sort de son bureau. Je me présente. Le directeur du centre, la trentaine, m’explique qu’il doit partir en urgence parce que sa voiture est à la fourrière. Et faute de la récupérer ce soir, ça ne sera pas avant vendredi à cause du jour férié. Il se confond en excuses et rendez-vous est pris ce vendredi à 17 h.
« Je donne un coup de main au lieu de rester les bras croisés »
Entre-temps, Karine enchaîne les allers et venues dans le foyer. Elle déborde d’énergie et la partage avec des hébergés dont le moral est proche de zéro. Elle irradie. Un cœur de centrale nucléaire en fusion. « Elle est toujours comme ça » s’amuse Cheik, un bénévole qui s’occupe du vestiaire, installé dans un petit local, où les locataires du foyer peuvent récupérer des vêtements. Lui, il est entré au foyer en 2005. En « galère de papiers » et électricien à ses heures, il l’a quitté après avoir trouvé un logement mais n’arrive pourtant pas à couper le cordon. « Je n’ai rien à faire dehors, donc je donne un coup de main au lieu de rester les bras croisés. J’ai décidé d’aider » explique ce grand gaillard d’origine africaine.
Il est déjà 19h30. J’explique à Karine que je voudrais revenir au foyer, pour « prendre le temps » de discuter et d’observer. « Aucun problème, passe une journée ici » me propose-t-elle. C’est conclu.
Avant de repartir, Didier m’interpelle. « Vous aller prendre le métro ? ». « Oui ». « Moi aussi ! ». On sort du foyer ensemble. Lui avec un sac en plastique dans chaque main. Moi avec ma besace en bandoulière. On prend une direction différente. Après l’avoir salué, je me retourne dans la rue. Je l’aperçois, le regard flou, qui regarde au travers d’une vitrine dont le store métallique est abaissé. De profil, on distingue ses deux sacs estampillés Franprix. Sur l’un d’eux, le logo du supermarché : un cœur rouge auréolé de deux feuilles d’arbre qui rappellent les ailes d’un ange. Retour aux réalités.


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