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Le collectif des morts de la rue rend hommage aux SDF novembre 27 2008

Publié par Paul Gypteau in : Le buzz, Interviews , ajouter 1 commentaire

Des femmes. Des hommes surtout. Des anonymes aussi. Leur âge, quand il est connu. Hier soir, le collectif des morts de la rue a égrené les noms de ces 150 sans-abri décédés depuis six mois en France.

Sur la place des Innocents, dans le quartier des Halles, au coeur de Paris, le collectif a disposé des bâches de plastique blanc découpées en forme de silhouettes. Peu avant 18 heures, certains de ses membres approchent du public qui commence à se masser.

« Mesdames, vous voulez porter l’affiche d’un mort de la rue ? » lance avec conviction cette militante aux épais gants de laine. Les deux septuagénaires échangent un regard intrigué. « On ne va pas rester, il fait trop froid ce soir, mais bon courage ! », répondent-elles avant de tourner les talons. La bénévole se vexe : « Eux aussi ils ont froid. Eux aussi ! Vous ne privez personne, vous savez ! »

Un peu plus loin, la bénévole qui distribue ces panneaux sandwich trouve preneur. Sur chaque face, un nom –ou simplement « un homme »–, la date et le lieu où ces naufragés de la misère ont péri.

« Nous avons choisi la place des Innocents pour nous réunir ce soir. C’est ici qu’on enterrait les indigents de Paris avant la Révolution » lance Christophe Louis, le président du collectif, pour ouvrir la commémoration devant environ 300 personnes. Peu après, plusieurs membres du collectif se relaient pour lire à haute voix les noms des 150 sans-abri morts « de la rue » au cours des six derniers mois.

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Le Haut commissaire aux solidarités actives, Martin Hirsch, a également assisté à la commémoration. Alors qu’il discutait avec des sans-abri –entouré d’une forêt de journalistes– plusieurs personnes du collectif des sans-logis ont brandi des pancartes où l’on pouvait lire « Boutin démission » ou encore « Boutons Boutin ».

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Sérieusement chahuté et pris à partie par ces militants, Martin Hirsch, qui n’était visiblement entouré d’aucun service de sécurité, a dû se retrancher dans la station de métro Châtelet de la place Sainte-Opportune, à une petite centaine de mètres de la fontaine des Innocents.

Augustin Legrand, figure de proue des Enfants de don Quichotte, s’est associé au message des militants du collectif des sans-logis et a dénoncé la politique du gouvernement.

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A l’occasion de cette cérémonie très médiatique, le collectif a lancé un appel aux gouvernants en demandant la mise en place d’un « véritable plan d’urgence » et la définition à terme d’une « politique nationale de la grande pauvreté. »

Un plan d’urgence très attendu par la plupart des sans-abri, dont certains en ont donné leur vision.

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Paul Gypteau (images de Mélinda Trochu/CFJ)

Jennifer : « Dès que je m’en sors, je fonce ! » août 28 2008

Publié par Paul Gypteau in : Portraits, Dans les foyers, Interviews , ajouter 1 commentaire

Jennifer veut maintenant suivre une formation dans le commerce ou les espaces verts, « pour repartir ». 

« Je m’en souviendrai toujours. C’était l’hiver 2006. En rentrant du sport ce soir-là, ma mère m’a dit de prendre mes affaires et de partir de la maison. Tout ça à cause d’une histoire d’argent où je n’y suis pour rien. Du jour au lendemain, c’était l’incompréhension. J’ai passé 15 jours dans la rue à Montreuil-Juigné, à côté de chez moi, il faisait très froid. Je ne connaissais pas encore le 115 à cette époque.

Puis je suis arrivée au foyer des Petites-Maisons pour ne pas devenir une charge pour ma meilleure amie qui m’hébergeait. J’avais l’impression d’être face à un mur. Je ne voulais parler à personne, j’avais peur de plonger avec les autres qui étaient ici. Peur des échecs et du regard des autres. Avec le recul je réalise que je dois beaucoup aux éducateurs et aux autres résidents. Certains ont été comme une seconde famille pour moi. Quand on est sans nouvelles de ses proches pendant deux ans, ça fait du bien.

Mon aventure a fait naître le goût des autres. Je commence à être connue ici. Quand les demandeurs d’asile viennent me voir plutôt que les animateurs, ça fait plaisir ! Je suis aussi présidente du conseil de la vie sociale du foyer. On réfléchit à trouver de nouvelles activités pour occuper tout le monde. Sinon, toutes les semaines se ressemblent et tous les week-ends sont pareils. On a déjà organisé des jeux, du sport et des sorties à l’extérieur. Pas mal, non ?

Aujourd’hui, j’ai terminé toutes mes démarches. J’attends le feu vert de la mission locale à la fin du mois pour suivre une formation. J’ai envie de travailler dans le commerce ou les espaces verts et de quitter le centre pour m’installer dans un foyer de jeunes travailleurs. En attendant, je vivote. Je touche entre 120 € et 150 € par mois : ce n’est pas le grand luxe mais je fais avec.

Mon regard sur le monde autour de moi a changé. Je ne comprends toujours pas pourquoi mes amis m’ont lâchée. Juste parce qu’ils avaient honte d’avoir une amie SDF. C’est dégueulasse ! Tous, sauf ma meilleure amie. Je lui dois beaucoup.

Mon rêve aujourd’hui ? Aller rendre visite à ma grand-mère dans le sud et d’arriver la tête haute pour lui montrer que j’ai réussi à m’en sortir. Dès que je m’en sors, je fonce ! »

Recueilli par P.G.
(Ouest-France, le 19 août 2008)

Jacques Deroo : « Je tire mon énergie de la rage » novembre 21 2007

Publié par Paul Gypteau in : Interviews , 5commentaires

Ancien sans-abri, Jacques Deroo est le fondateur du Village de l’espoir. Situé à Ivry-sur-Seine, ce village unique en son genre accueille des anciens SDF sur le chemin de la réinsertion. Interview.

Jacques Deroo

Comment est né ce village ?

L’idée était dans les tiroirs depuis 18 ans. Les incendies des immeubles et des hôtels à Paris en 2003 m’ont plongé dans la rage et m’ont poussé à ressortir le dossier.
Je me suis inspiré des chalets inutilisés dans les campings puis je me suis demandé pourquoi on ne pourrait pas en installer sur des terrains non constructibles inutilisés à Paris. Les pouvoirs publics et les collectivités étaient emballés par le projet, mais m’ont fait comprendre qu’ils n’en voulaient pas chez eux.

” Le Village garde toute son indépendance “

Puis les tentes du Canal St Martin sont arrivées. La merde a été exposée au grand jour : les SDF étaient visibles et les élections présidentielles approchaient. Une réponse forte était nécessaire. Jean-Louis Borloo m’a proposé d’ouvrir ce village sous le titre des « Salauds de pauvres ». L’association « Le cœur des Haltes » nous a donné le support administratif nécessaire pour porter le projet. Mais le village garde toute son indépendance. Après j’ai magouillé avec Vautrin (ex-ministre déléguée à la cohésion sociale sous l’ancien gouvernement, ndlr) et on a tout installé. En 5 semaines le terrain était viabilisé et on a installé tous les mobil-homes.

A l’origine, vous vouliez installer ces structures sur des chantiers, pourquoi ?

Pour pouvoir déplacer les mobil-homes de chantier en chantier, pour que les mecs puissent toujours avoir du boulot. Le problème est que si on avait construit plutôt que d’installer ces mobil-homes, il aurait fallu demander un permis de construire que personne ne nous aurait donné. Maintenant, on se retrouve dans une situation où un projet porté par l’UMP est mis en œuvre dans une mairie communiste, ce qui crée des problèmes.

” Je me sers de mon expérience comme d’une boîte à outils “

Vous-même avez été SDF pendant 15 mois après avoir passé plus de sept mois en prison. Quelles leçons tirez-vous aujourd’hui de votre parcours ?

Je m’en sers comme d’une boîte à outils. Un jour quelqu’un m’a tendu la main à l’Armée du Salut. J’ai été amené rapidement à diriger un centre, puis tout s’est enchaîné. Après je me suis aperçu que je pouvais aider les autres. Ça fait maintenant 23 ans. Ma femme et mes filles m’ont beaucoup aidé. Toute ma famille travaille dans le social.

Quelle est la différence entre votre collectif « Salauds de pauvres » et d’autres associations comme les Enfants de don Quichotte ?

Je suis très copain avec Augustin (Legrand, ndlr). Le seul problème est qu’il ne peut pas continuer à râler s’il ne se met pas les mains dans le cambouis. Les médias s’imaginent qu’on est en guerre, on m’a même proposé des émissions télé pour m’affronter à Augustin sur un plateau de télé. Mais nos idées sont quasiment les mêmes. Disons que moi j’applique ce que je dis, à partir du moment où j’ai les moyens de faire, je fais mon boulot.

Selon vous, comment va évoluer le village ?

Le bail a été renouvelé pour 5 ans. Le village a aujourd’hui fait ses preuves. C’est une marche pour les travailleurs pauvres qui n’ont pas les moyens d’avoir un logement. On est aussi en train de préparer des villages pour les plus cassés.
Avant la fin 2008, un village devrait ouvrir par département ainsi qu’une vingtaine en région parisienne, ce qui fait 118. Il fallait d’abord prouver que le concept était viable. C’est le cas. Vingt personnes quitteront bientôt le Village pour s’installer dans leur propre logement.

” J’ai lancé un appel à 1 000 camping-cars “

Aujourd’hui je laisse leur chance aux pouvoirs publics. Si ça n’avance pas, on les attend au tournant. J’ai lancé un appel à 1 000 camping-cars de toute l’Europe sur Internet, 900 ont déjà répondu présent. J’ai l’intention de les faire passer sur les Champs Elysées. Mais j’évite d’en parler pour l’instant. Étant donné que les RG m’ont mis sur écoute, je prends mes précautions.

Quelle est votre recette de la réinsertion ?

Il faut refuser l’assistanat. Les couples qui n’ont que le RMI (610 euros) quand ils arrivent participent à hauteur de 90 euros au loyer. On ne prend en charge ni le transport ni la nourriture. Si on veut demain pouvoir les renvoyer dans un logement, ils doivent être dans les mêmes conditions.

” Je tire mon énergie de la rage “

Vous témoignez de votre parcours dans votre dernier livre « Salauds de pauvre – Une histoire d’amour » (éd. Gutenberg). D’où puisez-vous votre énergie ?

C’est la rage qui m’a fait remonter. Je suis passé au travers beaucoup de choses pour monter ce village. Quand on veut s’accrocher, on peut. Quand j’étais dans le métro, qu’on m’a craché dessus et on m’a insulté, ça m’a donné assez de rage pour que dans ma vie jamais personne ne m’empêche d’avancer. Je tire mon énergie de la rage, de la colère que j’ai constamment de voir que tous les ans on répète les mêmes conneries et que tous les ans on dit que ne les fera plus. Le village a ouvert le 27 mars, deux jours avant on avait balancé des cocktails Molotov dans mon appartement (l’enquête est toujours en cours, ndlr). On a été les premiers SDF du village. C’est dur.

Pourquoi avoir refusé la mission que vous a proposée Christine Boutin ?

Je ne suis pas un énarque. Je veux rester qui je suis, dans mon milieu. Je suis à l’aise dans ce village, qu’est-ce que je j’irais faire dans un bureau ? Augustin s’est retrouvé dans la même position. Tout ce qu’on voulait c’était le faire taire mais la stratégie était réfléchie. S’il disait oui, on aurait dit qu’il s’était fait acheter. S’il disait non, le gouvernement lui aurait reproché de râler mais de ne rien vouloir faire. Il a finalement refusé.

” Je connais bien les médias et je sais les téléguider “

Votre projet a pris une ampleur médiatique considérable. Quelles relations entretenez-vous avec la presse ?

La seule chose qui fait peur aux pouvoirs publics c’est les médias. Je suis harcelé en permanence. Depuis le début de l’année j’ai dû donner environ 1 500 interviews. Mais il faut savoir ce qu’on veut. Ou je les envoie balader au risque qu’ils m’envoient balader quand j’aurai besoin d’eux, ou je joue le jeu en mettant le village en permanence devant les caméras. Je n’ai jamais refusé une seule interview. Aujourd’hui je connais bien les médias et je sais les téléguider.

Etes-vous satisfait de l’évolution de la situation des SDF en France ?

Je suis très content que ce village ait ouvert. Heureux, loin de là. C’est une petite goutte d’eau dans un océan. Comment on pourrait être content quand on sait que 7 000 personnes dorment toutes les nuits dans les rues de Paris ? Je ne suis même pas certain qu’on ait envie de les aider.

Avez-vous reçu un écho favorable de la part du public ?

Le public trouve que les initiatives envers les sans-abri sont excellentes mais préfèrent qu’on monte les projets chez les autres. Si on ouvre un centre d’hébergement dans Paris, les gens vont hurler.

Des gens pointent du doigt votre mégalomanie, que leur répondez-vous ?

J’ai toujours dit que j’avais un ego démesuré. C’est indispensable pour montrer qu’on a toujours raison.