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Jennifer : « Dès que je m’en sors, je fonce ! » août 28 2008

Publié par Paul Gypteau in : Portraits, Dans les foyers, Interviews , ajouter 1 commentaire

Jennifer veut maintenant suivre une formation dans le commerce ou les espaces verts, « pour repartir ». 

« Je m’en souviendrai toujours. C’était l’hiver 2006. En rentrant du sport ce soir-là, ma mère m’a dit de prendre mes affaires et de partir de la maison. Tout ça à cause d’une histoire d’argent où je n’y suis pour rien. Du jour au lendemain, c’était l’incompréhension. J’ai passé 15 jours dans la rue à Montreuil-Juigné, à côté de chez moi, il faisait très froid. Je ne connaissais pas encore le 115 à cette époque.

Puis je suis arrivée au foyer des Petites-Maisons pour ne pas devenir une charge pour ma meilleure amie qui m’hébergeait. J’avais l’impression d’être face à un mur. Je ne voulais parler à personne, j’avais peur de plonger avec les autres qui étaient ici. Peur des échecs et du regard des autres. Avec le recul je réalise que je dois beaucoup aux éducateurs et aux autres résidents. Certains ont été comme une seconde famille pour moi. Quand on est sans nouvelles de ses proches pendant deux ans, ça fait du bien.

Mon aventure a fait naître le goût des autres. Je commence à être connue ici. Quand les demandeurs d’asile viennent me voir plutôt que les animateurs, ça fait plaisir ! Je suis aussi présidente du conseil de la vie sociale du foyer. On réfléchit à trouver de nouvelles activités pour occuper tout le monde. Sinon, toutes les semaines se ressemblent et tous les week-ends sont pareils. On a déjà organisé des jeux, du sport et des sorties à l’extérieur. Pas mal, non ?

Aujourd’hui, j’ai terminé toutes mes démarches. J’attends le feu vert de la mission locale à la fin du mois pour suivre une formation. J’ai envie de travailler dans le commerce ou les espaces verts et de quitter le centre pour m’installer dans un foyer de jeunes travailleurs. En attendant, je vivote. Je touche entre 120 € et 150 € par mois : ce n’est pas le grand luxe mais je fais avec.

Mon regard sur le monde autour de moi a changé. Je ne comprends toujours pas pourquoi mes amis m’ont lâchée. Juste parce qu’ils avaient honte d’avoir une amie SDF. C’est dégueulasse ! Tous, sauf ma meilleure amie. Je lui dois beaucoup.

Mon rêve aujourd’hui ? Aller rendre visite à ma grand-mère dans le sud et d’arriver la tête haute pour lui montrer que j’ai réussi à m’en sortir. Dès que je m’en sors, je fonce ! »

Recueilli par P.G.
(Ouest-France, le 19 août 2008)

Damien : la sagesse des aînés pour rebondir décembre 16 2007

Publié par Paul Gypteau in : Portraits , ajouter 1 commentaire

Damien a grandi en enchaînant les passages dans des familles d’accueil puis dans des foyers d’hébergement. A 21 ans, il a saisi la main que lui a tendue Luc, un ami de vingt ans son aîné. Nouvelle donne et nouveau départ, il a rejoint récemment les compagnons d’Emmaüs. Portrait d’une gueule d’ange à la poigne d’acier.

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Les problèmes familiaux, il connaît. La débrouille aussi. A 21 ans, Damien ne compte plus les galères qu’il a traversées. « Je suis en foyer depuis tout petit, mais je m’en sortais tout seul. J’avais mon argent, mon compte à la banque et mes amis », explique-t-il. En panne de projets, il rejoint l’armée qu’il a rapidement quittée quand il a appris que sa mère était gravement malade. « J’ai pété les plombs après avoir perdu ma maman, ensuite j’ai appris que j’avais des petits frères et sœurs, ça m’a poussé à avancer, mais certains jours je baisse encore les bras. »

Une chape de plomb s’abat alors sur lui. Il sombre et fréquente « des amis » qui ne l’aident pas à s’en sortir. Mature et lucide, il en tire les conclusions. « Aujourd’hui je sais que je ne peux pas continuer à vendre du shit, voler, arracher des sacs à main. C’est pas comme ça qu’on fait du blé. A force de faire ça, regardez dans quel état je suis » lâche-t-il.

La première personne qui m’a vraiment regardé dans les yeux, c’est lui

Damien est arrivé au centre d’hébergement Emmaüs de la rue des Pyrénées il y a trois mois. « J’ai rencontré des gens bien, surtout Luc qui est là. La première personne qui m’a vraiment regardé dans les yeux, c’est lui, cet enfoiré » ironise-t-il en donnant une tape amicale sur l’épaule de son voisin. « Lui, y a rien à dire. J’ai côtoyé beaucoup de gens, qui vous promettent monts et merveilles, mais des amis comme Luc je les compte sur les doigts d’une seule main », lâche le jeune homme aux cheveux rasés. Luc l’a épaulé. Lui aussi a connu les galères. Originaire de Martinique, il a enchaîné les petits boulots. Suite à une rupture familiale, il s’est retrouvé dans la rue durant un an et demi. Il s’en sort peu à peu et travaille depuis huit mois en tant qu’agent d’accueil.

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Cette rencontre avec Luc a fait grandir Damien. « J’ai 20 ans de plus que lui. Un jeune, si tu lui donnes des conseils, il t’écoute. Je lui ai parlé franchement, comme un petit frère et il m’a écouté. Je lui ai dit que s’il continuait comme ça, il était par terre. C’est un ami à moi. Je le considère » confie Luc. Puis il se retourne vers Damien, « y a pas intérêt que je te retrouve ici dans 2 semaines ! »

La machine à projets est en route

Les efforts de Damien ont fini par payer. Il y a trois semaines, il est parti de bonne heure le matin pour rejoindre les compagnons d’Emmaüs d’un centre d’hébergement de Rouen. « Je passe d’un statut d’hébergé à celui de compagnon » souligne-t-il avec fierté. Une revanche ? « Oui et non. Moi j’ai trop de cœur. J’ai rencontré des compagnons qui m’ont pris pour un con. Quand j’ai quelqu’un dans la gueule, c’est fini. Je vais en profiter pour me rattraper ». Une pépite d’un caractère sensible coulée dans un alliage en fonte.

La machine à projets est en route. En mettant un doigt dans l’engrenage, les projets suivent. « Compagnon, ça ne sera pas mon travail tout le temps. » Il réfléchit et reprend. « J’ai envie de construire une association humanitaire. » Une vocation née après un séjour de neuf mois au Sénégal. « A côté, travailler en France c’est de la rigolade. Là-bas j’ai travaillé. Ici, un jeune veut pas ramasser les papiers par terre, parce qu’il a honte. J’ai raison ou pas ? C’est cette vision des choses qui m’a aidé à grandir. »

Il porte un regard critique sur la situation des jeunes qui partagent sa situation. « Il faut qu’ils s’en sortent. Personne n’est venu vers moi pour me dire de m’en sortir. Je le sais de moi-même. Chacun a sa mentalité. Si c’est faible, on reste à galérer. S’ils veulent s’en sortir et qu’ils écoutent les plus grands qu’eux, ils y arriveront. Faut voir la vie autrement. »

Monsieur Boumadaf : précaire mais heureux novembre 11 2007

Publié par Paul Gypteau in : Portraits , 4commentaires

« La moustache, c’est la balayette d’amour »

A 82 ans, cet Algérien a posé ses valises au foyer Emmaüs Sainte-Anne, une structure autonome implantée dans le complexe hospitalier du même nom. « J’y suis arrivé il y a un mois » dit-il en sortant la petite carte bleue de la poche intérieure de sa veste, qui mentionne la date de son arrivée. Mais « Monsieur Boumadaf », comme le surnomment ses amis du foyer, n’en est pas à son premier séjour en centre d’hébergement d’urgence (CHU). « Je les connais bien, j’en ai fait beaucoup à Paris. »

Cette figure locale des foyers d’accueil ne fait pas qu’enchaîner les séjours dans les centres Emmaüs. Il collectionne aussi les conquêtes, qu’il accumule comme on enfile des perles. « Du matin au soir, je drague et je me balade » claironne notre lover du troisième âge, cheveux poivre et sel plaqués en arrière agrémentés d’une petite moustache bien taillée. « La moustache, c’est la balayette d’amour » précise-t-il. Il pétille. « A la Bastille, toutes les filles me connaissent ». Mais nul besoin de changer d’arrondissement pour trouver de « nouvelles jeunes filles ». Casanova poursuit. « Je vais souvent voir les filles à la sortie du lycée d’à côté, tout le monde me connaît depuis le temps » confie-t-il. Il invoque aussi parfois son grand âge pour user de stratagèmes tendancieux. « Une main qui glisse sur la poitrine d’une jolie fille et je m’excuse aussitôt en disant que c’est la faute de mon Parkinson ». Eclats de rire.
Il ne s’agit pas de perversité, mais d’un art de vivre. Le chéri de ses dames est émouvant et ne se « prend pas au sérieux ». Sa cravate Mickey lui confère un look aussi loufoque qu’attendrissant. (more…)