La Ministre de la Justice, Rachida Dati, a dévoilé les grandes lignes de son projet de loi pénitentiaire lors d’une visite, vendredi, à la centrale de Poissy (Yvelines). Elle souhaite que la prison devienne un lieu « où se construit l’avenir des personnes incarcérées » et que la dignité des détenus soit « respectée ».
Pour certains, seul l’Islam permet de se reconstruire. Mais les moyens accordés à la pratique de la religion musulmane reste en deça des espérances des détenus. Missoum Chaoui est aumônier musulman permanent à la maison d’arrêt de Nanterre et responsable de l’aumônerie pénitentiaire d’Ile-de-France. Il déplore l’insuffisance des moyens accordés aux intervenants musulmans qui, selon lui, sont indispensables pour apporter apaisement et respect dans les prisons.
Un détenu musulman fait sa prière
Les musulmans représentent environ 65 % de la population carcérale en France aujourd’hui et on compte 70 aumôniers musulmans contre 482 catholiques, comment expliquez-vous cette insuffisance ?
Je suis aumônier permanent à la prison de Nanterre depuis 1996 et j’ai connu le vide en France par rapport à l’aumônerie. Avant il n’y avait pas d’ouverture de la part de l’administration carcérale ni soutien des associations. Ils avaient peur des dérives extrémistes. Il y avait surtout une méfiance et une incompréhension vis-à-vis de l’Islam. Aujourd’hui, il y a pratiquement un aumônier par prison en Ile-de-France. Depuis qu’il y a une formation officielle, ça rassure, car on ne peut pas se permettre d’envoyer n’importe qui. Je forme les futurs aumôniers à la Mosquée de Paris depuis quatre ans ; nous sommes la seule formation officielle en France. J’ai 20 étudiants par classe pendant deux ans. Mes étudiants apprennent la théologie, le code de procédure pénale, le rôle de l’administration pénitentiaire et celui de l’aumônier. On leur enseigne aussi les principes de la laïcité et les valeurs républicaines. Surtout, nous les formons en arabe et en français. Avant, peu d’aumôniers parlaient français alors que 90 % des détenus ne comprennent pas l’arabe littéraire.
Le fait de favoriser la pratique cultuelle est-il un moyen reconnu pour canaliser les tensions et les conflits ?
Bien sûr. L’aumônier apaise les tensions. Nous enseignons au détenu le respect mutuel, nous leur apprenons à mieux vivre dans leur cellule. Nous permettons aussi d’éviter les dérives avec les imams autoproclamés dans les prisons. Quand il y a un aumônier formé sur tous les plans, le détenu autoproclamé ne fait pas le poids en face. L’Islam ce n’est pas porter la barbe et le costume traditionnel. L’Islam demande de la sincérité et du cœur.
Quelles sont les qualités indispensables d’un aumônier ?
La sincérité, les compétences théologiques et une grande écoute : écouter leur souffrance et leurs problèmes et essayer d’y répondre. La plupart des détenus musulmans ne sont pas des pratiquants fervents à leur arrivée, mais ils sont à la recherche d’un refuge, d’une écoute, d’un soutien moral, de conseils.
Ils veulent apprendre la prière, se faire pardonner leurs péchés et trouver des solutions pour devenir de bons citoyens. Pour eux, l’administration pénitentiaire est une « ennemie » car elle les prive de leur liberté ; à l’inverse les aumôniers sont vus comme des sauveteurs. On leur témoigne un grand respect. L’Islam a toujours eu un côté social et humanitaire.
Avez-vous suivi des récidivistes ?
A Nanterre, je connaissais un détenu de 45 ans environ qui assistait aux séances. Je lui ai dit : « Tu vas sortir bientôt donc je ne veux plus te revoir ». Mais il est sorti sans travail et sans ressources. Un jour, il a eu besoin d’une cigarette ou d’un café : il a volé une chaîne stéréo pour la revendre. Les gens reviennent bêtement en prison. Dans ce cas-là, tout le monde est perdant. Il y a de la réussite mais c’est vrai que notre échec, c’est la récidive, même si cela reste minoritaire car les détenus ont appris la leçon. J’aimerais mettre en place une association d’ex-détenus pour les accompagner et empêcher cette récidive.
Missoum Chaoui écoute un détenu à Nanterre
N’attend-t-on pas des aumôniers la solution à tous les problèmes en prison ?
L’aumônier ne peut pas répondre tout seul aux problèmes car si les gens sont en prison, ce n’est pas à cause de la religion. Ce sont des problèmes sociaux, scolaires, économiques ; c’est aussi des parents qui baissent les bras… C’est l’ensemble des partenaires sociaux qui peut trouver des solutions.
N’y a-t-il pas une contradiction entre le fait de vouloir favoriser la religion et les conditions parfois limitées de la pratique religieuse en prison ?
A Nanterre, tous les directeurs avec lesquels nous avons travaillé ont eu une grande compréhension : ils respectent la prière du vendredi où 120 détenus sont présents. De manière générale, les détenus peuvent nous appeler quand ils le veulent. Je signale ma présence puis je rentre dans la cellule sans la présence des surveillants.
Il y a également un respect des interdits alimentaires. On ne cuisine pas de porc pour les musulmans, par exemple. Mais la viande halal est payante. Vu le nombre de détenus musulmans en France, on pourrait suivre les pays comme la Belgique ou l’Angleterre et proposer gratuitement de la viande halal.
En revanche, nous manquons énormément de livres du Coran et des tapis de prière. L’aumônerie musulmane n’a pas de financement. Avant, l’ambassade d’Arabie saoudite envoyait des Coran, mais elle a arrêté depuis le 11 septembre 2001. On attend des fonds de la part de la nouvelle Fondation de l’Islam car aujourd’hui, l’argent provient des donateurs.
Propos recueillis par Emmanuelle Msika
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