Aïd el-Kebir, fête de partage

29 12 2007

Aïd el-Kebir, jour de fête chez Madame Ba. Congé et repas en famille.<br /> Crédit photo : Bo Zhang

Porte d’Ivry. Mme Ba, d’origine mauritanienne, a invité famille et amis pour célébrer l’Aïd. Tandis que les hommes sont allés prier à la Grande Mosquée de Paris à 9 heures, les femmes se sont réunies pour préparer et partager le repas.

Crédit photo : Bo Zhang

 

Aïd el-Kebir. Le 19 décembre, les familles musulmanes de la capitale ont célébré la fin du hajj (pèlerinage). L’Aïd el-Kebir, également appelée Aïd al-Adha, ou fête du sacrifice, commémore la soumission d’Ibrahim à Dieu. Ibrahim avait prouvé son dévouement à Allah en étant prêt à sacrifier son fils Ismaël.

Depuis, la religion musulmane recommande aux familles qui en ont les moyens de sacrifier un mouton (ou bélier, chèvre, mouton) en l’égorgeant sur le flanc gauche et en tournant sa tête vers La Mecque. Le sacrifice, interdit chez soi, se fait dans les abattoirs, principalement situés aux abords de la capitale.

Des personnalités sont venues rendre hommage aux musulmans de France à la Grande Mosquée de Paris. Parmi eux, la ministre de la Justice, Rachida Dati, qui a promis des “mesures concrètes” pour lutter contre les discriminations. Elle a également mis sur la liste des priorités la question de l’aumônerie musulmane pénitentiaire (voir article du 16 décembre). Le Président sénégalais, Abdoulaye Wade, et l’ambassadeur d’Algérie à Paris, Missoum Sbih, ont agréablement surpris les fidèles en participant à la prière.

 

Emmanuelle Msika



Missoum Chaoui, aumônier des prisons : « Notre échec, c’est la récidive »

16 12 2007

La Ministre de la Justice, Rachida Dati, a dévoilé les grandes lignes de son projet de loi pénitentiaire lors d’une visite, vendredi, à la centrale de Poissy (Yvelines). Elle souhaite que la prison devienne un lieu « où se construit l’avenir des personnes incarcérées » et que la dignité des détenus soit « respectée ».

Pour certains, seul l’Islam permet de se reconstruire. Mais les moyens accordés à la pratique de la religion musulmane reste en deça des espérances des détenus. Missoum Chaoui est aumônier musulman permanent à la maison d’arrêt de Nanterre et responsable de l’aumônerie pénitentiaire d’Ile-de-France. Il déplore l’insuffisance des moyens accordés aux intervenants musulmans qui, selon lui, sont indispensables pour apporter apaisement et respect dans les prisons.

Un détenu musulman fait sa prièreUn détenu musulman fait sa prière

Les musulmans représentent environ 65 % de la population carcérale en France aujourd’hui et on compte 70 aumôniers musulmans contre 482 catholiques, comment expliquez-vous cette insuffisance ?

Je suis aumônier permanent à la prison de Nanterre depuis 1996 et j’ai connu le vide en France par rapport à l’aumônerie. Avant il n’y avait pas d’ouverture de la part de l’administration carcérale ni soutien des associations. Ils avaient peur des dérives extrémistes. Il y avait surtout une méfiance et une incompréhension vis-à-vis de l’Islam. Aujourd’hui, il y a pratiquement un aumônier par prison en Ile-de-France. Depuis qu’il y a une formation officielle, ça rassure, car on ne peut pas se permettre d’envoyer n’importe qui. Je forme les futurs aumôniers à la Mosquée de Paris depuis quatre ans ; nous sommes la seule formation officielle en France. J’ai 20 étudiants par classe pendant deux ans. Mes étudiants apprennent la théologie, le code de procédure pénale, le rôle de l’administration pénitentiaire et celui de l’aumônier. On leur enseigne aussi les principes de la laïcité et les valeurs républicaines. Surtout, nous les formons en arabe et en français. Avant, peu d’aumôniers parlaient français alors que 90 % des détenus ne comprennent pas l’arabe littéraire.

Le fait de favoriser la pratique cultuelle est-il un moyen reconnu pour canaliser les tensions et les conflits ?

Bien sûr. L’aumônier apaise les tensions. Nous enseignons au détenu le respect mutuel, nous leur apprenons à mieux vivre dans leur cellule. Nous permettons aussi d’éviter les dérives avec les imams autoproclamés dans les prisons. Quand il y a un aumônier formé sur tous les plans, le détenu autoproclamé ne fait pas le poids en face. L’Islam ce n’est pas porter la barbe et le costume traditionnel. L’Islam demande de la sincérité et du cœur.

Quelles sont les qualités indispensables d’un aumônier ?

La sincérité, les compétences théologiques et une grande écoute : écouter leur souffrance et leurs problèmes et essayer d’y répondre. La plupart des détenus musulmans ne sont pas des pratiquants fervents à leur arrivée, mais ils sont à la recherche d’un refuge, d’une écoute, d’un soutien moral, de conseils.

Ils veulent apprendre la prière, se faire pardonner leurs péchés et trouver des solutions pour devenir de bons citoyens. Pour eux, l’administration pénitentiaire est une « ennemie » car elle les prive de leur liberté ; à l’inverse les aumôniers sont vus comme des sauveteurs. On leur témoigne un grand respect. L’Islam a toujours eu un côté social et humanitaire.

Avez-vous suivi des récidivistes ?

A Nanterre, je connaissais un détenu de 45 ans environ qui assistait aux séances. Je lui ai dit : « Tu vas sortir bientôt donc je ne veux plus te revoir ». Mais il est sorti sans travail et sans ressources. Un jour, il a eu besoin d’une cigarette ou d’un café : il a volé une chaîne stéréo pour la revendre. Les gens reviennent bêtement en prison. Dans ce cas-là, tout le monde est perdant. Il y a de la réussite mais c’est vrai que notre échec, c’est la récidive, même si cela reste minoritaire car les détenus ont appris la leçon. J’aimerais mettre en place une association d’ex-détenus pour les accompagner et empêcher cette récidive.

Missoum Chaoui écoute un détenu à NanterreMissoum Chaoui écoute un détenu à Nanterre

N’attend-t-on pas des aumôniers la solution à tous les problèmes en prison ?

L’aumônier ne peut pas répondre tout seul aux problèmes car si les gens sont en prison, ce n’est pas à cause de la religion. Ce sont des problèmes sociaux, scolaires, économiques ; c’est aussi des parents qui baissent les bras… C’est l’ensemble des partenaires sociaux qui peut trouver des solutions.

N’y a-t-il pas une contradiction entre le fait de vouloir favoriser la religion et les conditions parfois limitées de la pratique religieuse en prison ?

A Nanterre, tous les directeurs avec lesquels nous avons travaillé ont eu une grande compréhension : ils respectent la prière du vendredi où 120 détenus sont présents. De manière générale, les détenus peuvent nous appeler quand ils le veulent. Je signale ma présence puis je rentre dans la cellule sans la présence des surveillants.

Il y a également un respect des interdits alimentaires. On ne cuisine pas de porc pour les musulmans, par exemple. Mais la viande halal est payante. Vu le nombre de détenus musulmans en France, on pourrait suivre les pays comme la Belgique ou l’Angleterre et proposer gratuitement de la viande halal.

En revanche, nous manquons énormément de livres du Coran et des tapis de prière. L’aumônerie musulmane n’a pas de financement. Avant, l’ambassade d’Arabie saoudite envoyait des Coran, mais elle a arrêté depuis le 11 septembre 2001. On attend des fonds de la part de la nouvelle Fondation de l’Islam car aujourd’hui, l’argent provient des donateurs.

 

Propos recueillis par Emmanuelle Msika



Vol Paris-Médine

5 12 2007
Title

Dimanche 2 décembre, 9 heures à l’aéroport Charles de Gaulle.

Des musulmans en route pour le pèlerinage.

Extrait.



Premiers départs pour La Mecque

5 12 2007

À l’aéroport de Roissy dimanche matin, les pèlerins font leurs adieux à leur famille avant de s’envoler vers l’Arabie Saoudite. Crainte et excitation se lisent sur les visages.
Cette année, environ 40 000 musulmans entreprennent le pèlerinage (hajj) sur la terre natale du Prophète Mahomet.

Départ des pèlerins Aéroport Charles de Gaulle

 

Reportage. Les premiers pèlerins sont arrivés vers 6 heures dimanche matin à l’aéroport Roissy Charles de Gaulle pour le vol prévu Paris-Médine à 11h45. Vêtus de leur tunique blanche, le vêtement traditionnel pour le pèlerinage, hommes et femmes affluent vers le comptoir d’enregistrement des bagages de la compagnie Saudi Arabian Airlines.

Les familles sont là, autour des pèlerins. Elles font des photos de groupe, certaines s’embrassent avec émotion, d’autres filment le départ. On entend des youyous au loin. En majorité, les voyageurs ce matin ont plus de 50 ans car certains ont dû économiser des années pour pouvoir y aller. Les grandes agences de voyage spécialisées demandent environ 3 000 euros par personne. Halima a déboursé, elle, 3290 euros, repas non compris : « Celui qui a les moyens et la santé doit faire le pèlerinage », affirme-t-elle. On le fait généralement qu’une fois dans sa vie, mais quelques-uns y vont à la place de leurs proches qui ne peuvent s’y rendre. Pour Mohammed Auinh, c’est la quatrième fois : « La première, je l’ai fait pour moi, la deuxième pour ma mère qui est trop âgée pour se déplacer, la troisième pour mon père décédé. Aujourd’hui, c’est pour mon grand-père. Mes parents n’en avaient pas les moyens. »

Les raisons du départ ne sont pas toujours évidentes : pour certains, c’est une obligation, pour d’autres, comme Moqtar, 55 ans, c’est une façon de renforcer sa foi religieuse avec sa femme Halima : « Je ne pratique pas bien la religion », dit-il les larmes aux yeux, ému. Avant de partir, il a demandé pardon à tout son entourage : voisins, famille, amis car lorsqu’il reviendra de La Mecque, il s’engage à ne plus commettre de péchés. Ce recadrage religieux est l’une des raisons pour lesquelles les musulmans font le hajj. Il n’y a pas d’âge pour partir, il y en a même qui décollent à 70 ans, à en voir deux vieilles femmes en fauteuil roulant.

Les plus jeunes regardent partir leurs parents avec inquiétude et fierté. Un groupe de pèlerins fait ses dernières invocations pour se protéger. Tawfik, 36 ans, accompagne sa mère Latifa, ses oncles et ses tantes. « On n’est jamais sûr de les voir revenir, j’ai peur », avoue-t-il en regardant sa mère. Le pèlerinage est un voyage éprouvant, l’an dernier la mère d’une de ses amies n’a pas survécu à la fatigue. 16 autres pèlerins sont morts fortuitement dans l’effondrement d’un immeuble à La Mecque. Mais « c’est le rêve de tout musulman d’aller à La Mecque », ajoute-t-il inébranlable. Cette année Tawfik n’a pas pu prendre ses congés pour partir.

« Inch’Allah l’année prochaine. »

 

Emmanuelle Msika



Entre Islam et démocratie

2 12 2007

Lire. Mahnaz Shirali, sociologue iranienne, travaille auprès des jeunes depuis dix ans. En 2001, elle était l’auteure de « Comment peut-on être jeune en Iran ? ». Aujourd’hui, elle publie un livre sur les jeunes musulmans marginalisés des banlieues françaises : « Entre islam et démocratie. Parcours de jeunes Français d’aujourd’hui ». Dominique Schnapper, sociologue française renommée, explique en préface la problématique de l’auteure : « l’Islam de la « clôture dogmatique », qui interdit le libre exercice de la pensée […], peut-il s’ouvrir à la démocratie, fondée sur l’esprit critique, et la valeur de la critique ? »

Ouvrage de Mahnaz Shirali La force de cet ouvrage repose principalement sur les deux ans d’enquête de 2003 à 2005 pendant lesquelles Mahnaz Shirali a recueilli les témoignages de plus de 150 jeunes musulmans de 18 à 25 ans. Ces jeunes Français issus de l’immigration et marginalisés dans les banlieues parisiennes sont le « produit d’une intégration inachevée et ambiguë », explique-t-elle. Le regard de la sociologue se pose essentiellement sur une jeunesse victime de conditions sociales défavorisées qui s’estime trompée par des discours d’égalité et de liberté : « On nous a menti » est une phrase qui revient régulièrement.
L’auteure se plonge dans l’histoire de ces Français issus de l’immigration avant d’aborder la tension qui existe chez ces jeunes entre la désillusion de la démocratie et la séduction de l’Islam. Pour elle, cette désillusion est en grande partie responsable du « réveil musulman » : des jeunes qui pensent pouvoir trouver dans l’Islam les principes d’égalité qu’ils n’ont pas vus dans la démocratie. Une part importante de l’ouvrage est consacrée aux prédicateurs musulmans qui ont une capacité à « assujettir » les jeunes marginalisés qui portent une confiance illimitée en Dieu et « ses représentants ».
Néanmoins, les questions qui fâchent sur l’Islam n’ont pas abouti, fait remarquer Mahnaz Shirali. Un manque minimisé par la richesse des autres témoignages obtenus avec difficulté sur un terrain peu favorable aux chercheurs encore plus mal perçus que la police.

Infos pratiques : « Entre islam et démocratie. Parcours de jeunes Français d’aujourd’hui », Mahnaz Shirali.
Armand Colin. 22,50 euros.

 

Emmanuelle Msika