Les filles voilées parlent

28 04 2008

Les filles voilées parlentTémoignages. Elles ont toutes choisi de porter le voile. Sans soumission ni pression. Dans Les filles voilées parlent, 44 femmes musulmanes de France racontent ce qu’elles ont vécu après la loi du 15 mars 2004, interdisant les signes religieux ostensibles dans les lieux publics. Cet ouvrage, selon l’un des auteurs, Pierre Tevanian, c’est l’histoire de “celles pour qui les mots d’ordre d’”interdiction des signes ostensibles” ou de “neutralité de l’espace public” n’ont été synonymes ni de “réaffirmation de la laïcité” ni d’”émancipation” ni de “promotion du vivre ensemble”, mais tout simplement, prosaïquement, d’humiliation, d’exclusion, d’injures ou même d’agressions.”

Celles qui ont accepté de parler sont des lycéennes expulsées, des mamans voilées “humiliées” et des femmes actives “discriminées”. Extraits :

Lamia, en première au lycée de Trappes (Yvelines) : Dans le règlement intérieur, ils avaient écrit “interdiction de tout couvre-chef”, mais en fait c’était : “couvre-chef interdit aux musulmanes”. Au début de l’année, ils faisaient la chasse aux bandeaux, aux casquettes et à tout couvre-chef, mais dès qu’ils se sont débarrassés de nous, ils ont laissé des filles porter des bandeaux. Ils ont même accepté des grandes boucles d’oreilles en forme de croix. Ça passait inaperçu, alors que pour nous, il y avait des radars à l’entrée, qui nous attendaient toute la journée.

Etre enfermée pendant deux mois dans une salle, sans profs, sans travail, sans conseils, c’est une pression énorme. On voit les jours passer, on prend du retard, avec le proviseur qui demande sans arrêt : “Alors, vous l’enlevez ?” C’est dur.

Keltoum, au lycée de Mantes-la-Jolie (Yvelines) : La manière dont on nous a traitées et dont on nous a parlé m’a vraiment blessée, agressée, humiliée. Nous enfermer dans une salle à l’écart, comme des bêtes enragées, nous priver de scolarité (alors que c’était l’année du bac), subir menaces et pression de la part de l’équipe pédagogique, tout cela a été psychologiquement très dur.

Melaaz, lycéenne à Paris : J’ai perdu toute confiance en moi : car lorsque la société entière et les médias nous montrent comme des filles soumises, fragiles et “marginales”, on finit forcément par le croire et par s’auto-exclure de la société. On perd tout espoir en l’avenir. C’est une véritable blessure psychologique, impossible à cicatriser.

Sfane, Montreuil-sous-Bois : J’avais des tas de projets, mais la société me rejette ! Je voulais devenir une scientifique, mais avec un foulard, est-ce possible ? […] On ne s’est jamais adressé à nous pour savoir pourquoi le foulard était si important pour nous, et pourquoi ça nous faisait si mal de l’enlever.

Naima, lycéenne à Orly (Val-de-Marne) : Voile = symbole de l’inégalité entre l’homme et la femme ? Mais pour qui nous prend-on ? Pour des arriérées qu’il faut civiliser parce que nous ne savons pas, nous, que nous sommes des femmes, et que nous n’avons pas à nous rabaisser devant les hommes ? […] J’ai envie de crier, car tout cela s’est passé sans que nous n’ayons rien pu faire. Nos souffrances, on s’en fout.

Malika, mère de deux enfants, interdite d’accompagnement scolaire pour port de voile, Montreuil-sous-Bois : Quel regard les autres enfants vont-ils porter sur cet enfant dont la maman n’a pas “le droit” d’accompagner ? Quel regard l’enfant va-t-il porter sur cette école qui choisit entre les “bonnes” et les “mauvaises” mamans ? Quel regard va-t-il porter sur sa mère ? Mon fils a beaucoup souffert de me voir exclue.

Infos pratiques : Les filles voilées parlent, Ismahane Chouder, Malika Latrèche et Pierre Tevanian. Edition La fabrique, 2008. 18 euros.

Emmanuelle Msika



La reine Rania de Jordanie : “Nous devons nous débarrasser des stéréotypes”

7 04 2008

Paix. Engagée pour la paix entre les peuples, la Reine Rania Al-Abdullah de Jordanie, était à la Sorbonne dimanche matin, invitée de la Cité de la Réussite.

Dans un discours porteur d’espoir, elle a appelé l’Occident et l’Orient à se rapprocher. “Nous voulons chacun améliorer nos relations respectives, mais personne ne s’en rend compte”, a souligné l’épouse du roi Abdallah II de Jordanie. Elle a souhaité briser les préjugés sur la religion musulmane trop souvent dévoyée à l’Ouest. Un islam pacifique, qui, a-t-elle dit, est dissocié des extrémistes, “ceux qui prétendent à tort agir au nom de l’islam” et incompatible avec les crimes d’honneur, qui sont “inacceptables”.

La reine Rania Al-Abdullah de Jordanie à la Sorbonne“Nous devons nous débarrasser des stéréotypes”, s’est-elle exclamée. “Bien sûr, il y a toujours la peur de l’inconnu, et la première réaction face à cela est l’appréhension, l’éloignement, l’isolement. Mais il faut faire un effort. De l’autre côté de ces craintes, il y a la liberté. Je veux montrer les qualités de cette partie du monde qui est la mienne.”

Rania de Jordanie, devenue la plus jeune reine du monde en 1993, est engagée dans de nombreuses organisations de bienfaisance, en faveur des enfants (à l’Unicef) comme pour l’éducation des filles. “Il y a encore des défis pour les femmes”, a-t-elle reconnu. “Participer au monde politique, faire des études supérieures… Mais il y a des progrès. La femme moyenne jordanienne n’a pas la même position que la femme française mais elle a quand même des choses à dire. L’erreur est surtout de croire que toutes les femmes du monde arabe rencontrent les mêmes problèmes.”

Les porteurs des changements à venir, ce sont les plus jeunes, selon la reine. La semaine dernière, elle a lancé une vidéo sur YouTube pour encourager le dialogue interculturel. Ce dimanche, elle a interpellé les plus jeunes : “C’est à vous de décider si vous voulez que ce monde soit divisé. Vous pouvez devenir les champions de la paix, faire tomber les barrières de peur et de méfiance.” Convaincue que l’acceptation du multiculturalisme se fera grâce aux nouvelles générations, elle a souhaité leur rappeler, qu’avant tout, “l’islam est une vibrante mosaïque de cultures”.

Emmanuelle Msika

Photo : Alexis Jacquet



Les nouveaux jardins de la Grande Mosquée

5 04 2008

Végétation. La Grande Mosquée fait peau neuve. Ses jardins viennent d’être rénovés après trois ans de vide végétal. Pour la première fois, la mosquée de Paris a réussi à concilier art du jardin arabe et climat parisien.

Jardins de la grande mosquéeDepuis l’entrée de la mosquée, par la place du Puits de l’Ermite, les jardins de la cour d’honneur se laissent entrevoir. D’influence hispano-mauresque, ils sont conçus comme un havre de paix préservé. Des fontaines, des bassins et des canaux axiaux agrémentent la cour et les rayons du soleil se réfléchissent sur les murs blancs qui l’entourent. Mais ce qui fait tout le charme de ces jardins, c’est la végétation, tout juste replantée, comme les glycines, le figuier, le magnolia, les grenadiers ou l’ensemble de jeunes fruitiers. « Tout était déséquilibré, les mosaïques fissurées, le carrelage fracassé et beaucoup de plantes n’ont pas survécu au climat », déplore Zoubir Salhi, des services généraux de la Grande Mosquée. « Il a fallu retrouver des essences et des arbres pour faire un jardin de type hispano-mauresque tout en tenant compte du climat parisien », ajoute-il.

Les jardins de la Grande MosquéeÀ l’origine de ce travail, une historienne des jardins de France : Isabelle Levêque, qui s’est plongée dans les archives du lieu. Une étape indispensable pour préserver la culture musulmane. Elle s’est aussi inspirée de modèles étrangers, comme l’Alhambra, pour retrouver les ornements et plantations traditionnels : bordures de parterres, grands arbres, plantes en pot et cyprès d’Italie.

Les glycines, le long des galeries, sont les seuls vestiges conservés dans la cour d’honneur. Tout ce qui n’avait « pas de sens dans ce jardin », comme le laurier, le chêne ou les bambous, a été éliminé. L’administration de la mosquée n’a pas non plus souhaité planter d’arbres fruitiers, pour éviter que les visiteurs ne viennent y cueillir les fruits. Pourtant, on aperçoit des orangers dans des pots de terre, car un retraité, habitué de la Grande mosquée, est venu les planter discrètement. « On ne les a pas déterrés pour ne pas lui faire de la peine », explique Zoubir Salhi, irrité. « Mais je pique une colère quand j’arrive le lundi et que je trouve une nouvelle plante ! » Et cela arrive souvent, car dans ces jardins, chacun aime apporter sa pierre.

Emmanuelle Msika