Patrick Mouro, “sociologue des gens du métro”
A Châtelet, on peut diviser les passants en trois catégories. Ceux qui ont pris ou vont prendre un métro, ceux dont c’est le lieu de travail (employés de la RATP, musiciens, vendeurs à la sauvette, etc.) et ceux qui, comme Patrick Mouro, y passent la journée simplement parce qu’il y fait chaud.
Il y a de grandes chances de trouver Patrick Mouro sur le quai de la Ligne 11, au départ de Châtelet vers Mairie des Lilas. Probablement qu’il sera, comme aujourd’hui, en train de glisser du siège sur lequel il s’est installé, sa bouteille de piquette rouge vacillant sur ses genoux. Non qu’il se sente particulièrement inspiré par la destination à consonnance bucolique, “mais au moins ici on [lui] fout la paix”.
Une casquette visée sur la tête, le nez rouge qui contraste avec les mèches blanches qui dépassent de son couvre-chef, Patrick, 69 ans, est ravi d’avoir un peu de compagnie. Très gentleman, il offre galamment un des sièges qui l’entoure, “celui que vous préférez, moi j’m'en fous.”
Son visage abîmé se crispe lorsqu’on lui pose une question. L’effort de concentration lui coûte visiblement : “J’ai plus l’habitude de discuter avec les gens. Pourtant on pourrait croire qu’ici [à Châtelet] je trouverais à qui causer. Ben non, au contraire, personne ne s’arrête pas jamais, je vois bien que je les dégoûte. Je me dégoûterais aussi si je me voyais alors je comprends. Mais du coup je parle pas beaucoup et puis j’ai du mal à suivre quand j’écoute, mon esprit part un peu ailleurs”.
“Vous vous demandez comment j’ai fait pour en arriver là, pas vrai ?”, lance-t-il soudain, mi-amusé, mi-agacé. “Ils veulent toujours savoir ça”. Qui “ils”? “Bah les journalistes, ou les gens gentils qui des fois s’arrêtent quand je suis dans la rue.” Il s’interrompt, perdu dans ses pensées. “C’est comme si tout le monde voulait savoir comment j’ai fait pour être sûr de pas faire la même chose !”, s’esclaffe-t-il ensuite d’un rire qui sonne faux.
“J’ai pas toujours été comme ça vous savez. Il y a quinze ans, j’avais une femme, un boulot et un appart. J’étais mécano chez Nissan, et un sacré bon même. Mais je suis tombé malade et j’ai fini par être viré. Ma femme a voulu divorcer, explique-t-il avec difficulté. “Pourtant j’étais pas un flemmard, mais j’ai bossé en atelier depuis mes 16 ans, alors à 50 j’étais déjà vieux. J’avais mal partout quand je me réveillais. Donc quand j’étais malade, j’avais plus la force de rien…”
Bien qu’il ait travaillé pendant plus de 35 ans, Patrick ne touche ni retraite, ni RMI : “Trop compliqué, j’ai passé des heures à remplir des papiers, mais comme j’ai pas d’adresse, ça casse les couilles. Il faut faire la queue ensuite, avec ma santé je peux pas. Enfin. J’ai laissé tomber. Par contre je suis soigné, je sais pas trop par quel miracle mais j’ai la CMU (Couverture maladie universelle), je suis pas si mal lotti…”
Si Patrick a la confidence facile, il se refuse à évoquer l’avenir. Son ton se durcit et il s’emporte : “J’ai pas envie de penser à l’hiver qui arrive, ni à rien. Là j’ai chaud, un point c’est tout. Vous pouvez pas comprendre, mais c’est pas de votre faute. Je sais pas où je vais dormir ce soir, comment je pourrais me représenter mon avenir, hein ? C’est pour ça que ça m’énerve ce genre de question, c’est comme les gens qui te donnent 10 centimes et qui te précisent : “mais c’est pour manger hein, pas d’alcool“. T’as l’impression d’être rien quand on te dit ça, et en même temps t’as envie de leur cracher dessus. Parce que tu bois pas pour le goût, pas pour oublier, parce que t’oublies pas. Tu bois parce que ça tient chaud.”
Pourquoi avoir choisi Châtelet plutôt qu’un autre station pour se réchauffer ? “Dormir dans le métro en journée, c’est compliqué. Ici, les agents ils me connaissent et ils me laissent faire le plus souvent. Sauf quand parfois les gens m’énervent et que je leur gueule dessus, ils me virent, mais c’est normal. Quand je veux me réchauffer je vais dans une station de la ligne 11, je pourrais pas expliquer mais je préfère les gens. Je peux dire où les personnes sont les plus sympas, y’a des lignes de vrais cons ! Je suis un peu un sociologue des gens du métro !”
Sur ce, voyant deux autres SDF arriver, Patrick se lève laborieusement, ramasse ses divers sacs plastiques et s’en va les rejoindre : “Ce sont des potes, mais ils parlent pas aux gens qu’ils connaissent pas, je vous les recommande pas ! Allez, bon courage mademoiselle !”.
16 December 2007 à 7:42 pm
ce portrait est très touchant et très bien écrit. Très dur, surtout. Il met en perspective les rapports qu’on peut avoir avec ces fantômes du métro qui parlent mais que personne n’écoute, qui sont seuls et que l’on ne voit presque plus, par habitude.
Ce sont souvent ces personnes, exclues de la société par la force des choses, qui en sont les meilleurs spectateurs et critiques.
Certains faits que relève Patrick sont très durs, et je n’y avais jamais réfléchi.
Je n’avais jamais récléchi, par exemple, au fait qu’ils sentaient le dégoût qu’ils inspirent parfois aux gens. Ce doit être tellement douloureux ! Quand tu as tout perdu, que tu n’as aucune perspective d’avenir, que ta seule obsession c’est de te réchauffer, ce doit être très dur de voir des gens qui ont plus de chance que toi se détourner de toi, ou se boucher le nez.
Je dois avouer que ton article m’a inspiré un peu de honte : il m’arrive d’avoir peur quand un SDF alcoolisé parle de façon agressive… et ils doivent le sentir. C’est terrible !
19 December 2007 à 11:30 am
nos jugements immédiats sur la façon d’appréhender le quotidien des sans domiciles fixes (quelle odieuse appelation que “SDF” qui les relègue à un statut déshumanisé de simple sigle ) prouve bien hélas que l’empathie dont nous faisons preuve parfois en compatissant ne démontre que notre propre peur un jour de devenir précaire, mais nullement notre capacité à les comprendre, les écouter,
c’est bien plus souvent de la sensiblerie qu’une réelle préoccupation et un intêret envers eux
l’alcool réchauffe oui, le corps et l’âme, même si ce n’est que mirage, peu importe
ça m’énerve que bcp de ces gens aient cotisé pdt parfois de très longues années et qu’ils n’aient pas un moyen d’en bénéficier, je suppose que pas d’adresse fixe = pas de documents = pas de compte bancaire = pas de possibilité de toucher leur retraite au prorata des années travaillées ?
ce post me plaît parce que cet homme errant a retrouvé ici un nom, une identité.
vaste ironie du sort : l’espace de quelques lignes ici lisibles par-delà le monde, sur l’immensité du net , Patrick Mouro a une existence ici et une non existence à Chatelet et dans les rues.
22 December 2007 à 2:28 am
Cette idée que je partage sûrement avec moi seul, est le fruit d’une heure passée sur un banc de métro, sans raison, parce que j’avais décidé de ne pas monter dans cette rame après laquelle j’avais tant couru. Et c’est là que j’ai découvert l’horrible beauté du métro.
Détournons-nous vraiment le regard par peur de ce qu’il est : l’échec, dont nous avons si peur qu’il puisse devenir le notre ?
Ou bien parce que cette personne, anonyme parmi les anonymes, seule, abandonnée, méprisée, ignorée dans ces couloirs qui nous sont familiers, quotidiens, NOS couloirs, et bien cet homme lorsqu’on s’y intéresse, on découvre qu’il vit, qu’il sait parler, qu’il peut être galant, perspicace, intelligent, sensible…humain. Humain qui descend sa villageoise ou qui allume la télé, non pas pour oublier, mais pour tenir, tenir jusqu’à demain lorsque, ombre parmi les ombres de Châtelet, tout recommencera, pour nous tous, avec le même objectif : survivre. N’est-ce pas surtout cela qui nous effraie, qu’il puisse être nous?
Lorsque les portes se referment, lui reste sur le quai, là-bas, derrière la vitre, et qui s’éloigne, et qui s’oublie…pour toujours.
11 January 2008 à 9:33 am
Portrait très touchant, qui remet les choses à leur place, avec des mots simples! Continue à nous faire découvrir châtelet… J’habite à deux pas, et je me rends compte que je ne connais pas!
5 June 2008 à 11:57 pm
faut arrêter… je comprends pas pourquoi ils restent dans un métro quoi… y a tellement d’endroits plus beau à vivre, même pour un SDF. Je sais pas, tu te casses sur la côte, au moins t’as la mer pour te laver, y a le soleil, les gens sont moins aigris avec toi… tu vas en Espagne, tu voyages, tu restes pas dans ta merde… dans un métro dégueulasse.
Enfin j’sais pas, faut se tirer les doigts du cul aussi… y a pas que Paris bordel.