La banlieue de Bruxelles se livre à la guerre des langues avril 22 2008
Publié par xmonferran in : Vu de France , ajouter 1 commentaire
Dans la banlieue de Bruxelles, les tensions entre Wallons et Flamands se font sentir jusque dans les mairies. Reportage.
Depuis un an et demi, trois petites communes de la banlieue bruxelloise, enclavées dans la région flamande, vivent officiellement sans bourgmestre, l’équivalent du maire en France. Des candidats francophones ont bien été élus en octobre 2006 dans les maisons communales de Linkebeek, Crainhem et Wezembeek-Oppem. Mais le ministre des Affaires intérieures de la région flamande, Marino Keulen, refuse de les introniser, comme l’exige pourtant la Constitution. S’appuyant sur une circulaire du Parlement flamand, le libéral met en cause l’envoi, pendant la campagne municipale, de documents électoraux en français aux habitants francophones, très majoritaires dans ces communes.
« Je n’appliquerai pas les décisions d’un ministre qui interprète la loi avec une circulaire », s’emporte le bourgmestre contesté de Wezembeck-Oppem, François Van Hoobrouck d’Aspres, qui exerce ses fonctions provisoirement en attendant que la situation se débloque. Assis derrière son bureau, le septuagénaire s’attache à démontrer que la loi est de son côté. En effet, d’après la Constitution belge, ce qui relève des langues dépend de l’Etat fédéral et non du Parlement régional.
Les Flamands veulent simplement éradiquer le français dans leur région
A la maison communale de Crainhem, des documents en français traînent sur le bureau d’un autre bourgmestre qui attend sa nomination, Arnold d’Oreye de Lantremange. Avec un langage châtié, ce dernier assure avoir respecté la loi. « Je parle toujours néerlandais avec mes employés quand je suis au bureau, affirme-t-il. Nous avons envoyé ces documents en français comme un appel au secours ». Il pointe les critiques récurrentes que subissent les francophones : « Assistés sociaux, chômeurs… Tout cela accroît les tensions entre les gens. Cette histoire de nomination est très symbolique. En réalité, les Flamands veulent simplement éradiquer le français dans leur région. »
Symbolique ou pas, ce blocage pourrait bien faire exploser le gouvernement fédéral constitué avec peine par le libéral flamand Yves Leterme. Les trois élus contestés sont prêts à mener leur guerre jusqu’au bout « au nom de la démocratie ». « On fera appel à toutes les instances de l’Europe et ça ira jusqu’à la chute du gouvernement », assure François Van Hoobrouck. « Si nous ne sommes pas nommés, ce sera la révolution, lâche Damien Thiéry, son homologue de Linkebeek. Les gens vont descendre dans la rue. »
On n’a jamais eu d’ennuis avec les francophones car ils s’adaptaient. Aujourd’hui, ils ne veulent plus parler flamand alors que tous les Flamands sont bilingues
Au café flamand « In de Ton », dans le centre ville de Wezembeek-Oppem, on jure que les deux communautés s’entendent parfaitement. Mais une fois la conversation lancée, les langues se délient. « Je suis né il y a 77 ans, il y avait 3000 habitants ici. On n’a jamais eu d’ennuis avec les francophones car ils s’adaptaient », déclare un client avachi sur sa banquette. « Aujourd’hui, ils ne veulent plus parler flamand alors que tous les Flamands sont bilingues. »
De l’autre côté de la rue, un bar concurrent est tenu par des francophones. Un face-à-face cocasse. « Simple hasard », rétorque Philippe, patron wallon du « Madelon ». Assourdis par la télévision branchée sur la chaîne francophone RTL-TVI, les clients n’ont que faire de la situation politique de la commune, jugée « ridicule » et « incompréhensible ». « Il n’y a qu’ici qu’on peut faire des choses comme ça », soupire Christian, un habitué. On est un tout petit pays et on parle trois langues (néerlandais, français, allemand). »
Les querelles linguistiques sont mêmes inscrites sur les panneaux de signalisation. Sous les indications néerlandaises, la traduction française a été rayée de noir. Ce désordre commence à inquiéter les instances européennes. Le Conseil de l’Europe a prévu d’envoyer en mai une « mission d’investigation » dans les trois communes.
Emmanuelle Msika, CFJ
(Crédit photo : Arwydd yn Wezembeek-Oppem, Dogfael, Flick’r)
