Saumon fumé, littérature et musique irlandaise: bienvenue chez Jo O’Rowland

January 20th, 2008

Arrivé en France il y a une vingtaine d’années, Jo O’Rowland a ouvert à Bordeaux un pub et restaurant irlandais,véritable espace de liberté dans lequel il exerce ses trois passions : la cuisine, la littérature et la musique

Jo O’Rowland

« Pour les Français maintenant, un pub irlandais traditionnel c’est du football, du rugby et des télévisions partout. Mais en fait, le vrai pub irlandais correspond à un endroit comme celui-ci ». Cigarette aux lèvres, pinte de Guinness devant lui, Jo O’Rowland savoure ses dernières bouffées de nicotine avant le 1er janvier, date fatidique pour les fumeurs et les restaurateurs. Chez O’Rowland’s, ce n’est de toute façon pas l’odeur de la fumée qui domine mais un délicieux mélange d’arômes provenant de la cuisine. Son pub a été« le premier pub irlandais ouvert à Bordeaux » il y a dix-huit ans, précise-t-il fièrement avec son accent irlandais prononcé. « La cuisine que je propose est une cuisine traditionnelle irlandaise. C’est ce que tu pourrais manger dans une famille en Irlande : du pain, du saumon fumé, des tourtes…Des plats irlandais tout simples ».
La cuisine est une passion de longue date. « Quand j’étais petit, nous avions une dame qui faisait la cuisine pour nous. Et j’ai toujours aimé la regarder cuisiner. Mais ce n’était pas un travail de garçon », dit-il d’un air rêveur, jouant machinalement avec sa boucle d’oreille. Le jeune homme devra attendre avant de venir faire ses premier pas de cuisinier en France. La famille O’Rowland, originaire du comté de Mayo dans l’Ouest de l’Irlande, insiste pour que tous les enfants aillent à l’université. « J’ai neuf sœurs et trois frères et nous sommes tous allés à l’université. Nous étions très chanceux car c’était très rare à l’époque : il fallait avoir beaucoup d’argent pour pouvoir étudier ».

Entre deux plats, la littérature

Jo O’Rowland devant ses écrivains

A Galway, il suit des cours d’histoire et de littérature, un des autres centres d’intérêt majeurs de sa vie. « Mes études ne sont pas terminées ! Je continue à lire et étudier les auteurs, surtout des Irlandais : Wilde, Yeats, Shaw, Swift, Goldsmith…La plupart sont ici ». Il pointe du doigt les nombreux portraits et photos d’écrivains qui ornent les murs du pub. Sur certaines photos, Jo O’Rowland pose, tout sourire, moustache rousse et crâne dégarni, aux côtés d’écrivains irlandais de passage à Bordeaux. « John MacGahern est venu deux fois. Un homme charmant, pas du tout prétentieux. Il ressemblait à n’importe quel fermier du coin ! », confie-t-il, éclatant d’un rire sonore familier des habitués du pub. Il avoue aimer toutes sortes d’auteurs, de Dickens à Orwell. « Je peux lire n’importe quel livre…du moment que ce n’est pas trop léger. J’aime la littérature qui a de la substance ! »
Pourquoi alors ne pas être devenu professeur ? « Je ne voulais pas enseigner en Irlande à l’époque. Je voulais être libre et faire ce que je voulais. En Irlande, l’éducation dépendait de l’Eglise, ce qui est d’ailleurs toujours un peu le cas d’une certaine manière », explique-t-il. Jo O’Rowland préfère fuir un pays dans lequel parce qu’il est catholique et que Trinity College est une université protestante il serait excommunié s’il voulait y faire ses études. « Cela n’aurait pas eu d’importance pour moi mais je n’aurais pas pu faire ça à mes parents ».

My Goodness My Guinness

Au rez-de-chaussée, l’agitation commence. C’est vendredi soir et comme chaque semaine les amoureux de musique irlandaise se retrouvent pour jouer ou écouter Jo O’Rowland et ses acolytes. « Are we having a relaxing time ladies ?», dit-il en s’approchant d’une table. La plupart des personnes présentes sont françaises. « C’est un beau compliment pour l’Irlande. La musique fait partie du pays ». Il décrit les Irlandais comme des gens festifs et les Français comme plus discrets. Lui-même est un peu des deux. « Quand je suis en France, on me dit que je suis Irlandais et quand je suis en Irlande, on m’appelle ‘le Français’. Je finis par n’avoir aucune nationalité ! J’ai toujours mon passeport irlandais. Mais nous sommes européens maintenant donc tout ceci n’a plus aucune importance ! », s’exclame-t-il en allumant une autre cigarette. Des Irlandais et des Anglais, il en compte parmi ses clients mais ce n’est pas la majorité. « Je ne suis pas ici pour rencontrer des Irlandais Je suis ici pour partager mon idée de l’Irlande avec les Français. »
Sa vie, il ne l’imagine nulle part ailleurs qu’à Bordeaux. « J’adore cette ville, je n’en partirai pas, c’est ici que je mourrai. Il y a ici tout ce dont on a besoin : l’architecture, le fleuve, la mer, la campagne, de la très bonne cuisine, des gens agréables. Je suis chez moi à Bordeaux ! » Jo O’Rowland ne changerait pour rien au monde ce qui le rend heureux dans la vie. « Je suis satisfait de ma vie ici. Avoir un restaurant irlandais me donne la liberté de faire ce que j’aime : lire, faire de la musique, des choses comme ça ». Le changement, il n’aime pas trop cela. « J’aime mon restaurant comme il est. J’essaie de le préserver car je pense que même en Irlande maintenant c’est difficile de trouver un pub comme celui-là. Je veux que cela reste un endroit authentique, un lieu sur lequel je pourrais tomber au détour d’une route dans la campagne irlandaise ».


The End

“La graine et le mulet”: l’aventure humaine d’une famille d’origine immigrée dans la France d’aujourd’hui

January 9th, 2008

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Après “L’Esquive”, Abdellatif Kechiche dépeint l’histoire de Slimane Beiji, ouvrier d’origine tunisienne arrivé en France comme tant d’autres pendant les Trente Glorieuses et aujourd’hui chassé de son emploi sur les chantiers navals de Sète. Aidé de sa belle-fille et des enfants de son premier mariage, Slimane tente d’ouvrir un restaurant de couscous sur un vieux bateau qu’il a racheté avec ses indemnités de licenciement. Il est alors confronté au scepticisme et à la méfiance de l’administration française.

La graine et le mulet

En dressant le portrait de cette famille, Adellatif Kechiche peint aussi le portrait de la France d’aujourd’hui, le résultat de plusieurs vagues d’immigration. Slimane représente la première génération d’immigrés, celle qui a travaillé dur mais qui s’est intégrée au point de se sentir chez elle malgré des conditions de vie difficiles. Les fils de Slimane, eux, ne comprennent pas que leur père vive dans une chambre minuscule alors qu’il aurait la belle vie au “bled”. Ils font pourtant partie de la deuxième génération: celle de ces Français qui se marient avec des Français “de souche” mais qui restent attachés à leurs origines.

Title

Les scènes sont filmées dans la durée, de manière très réaliste, la caméra au plus près des visages. Abdellatif Kechiche parvient à capter l’authenticité et la vie de ses personnages, à l’image de Rym (Hafsia Herzi) aux expressions et au phrasé criants de naturel.”La graine et le mulet” est un film sur la famille et plus largement sur la communauté, avec sa solidarité, son entraide mais aussi ses rivalités, ses jalousies et ses hypocrisies. Un très beau film, à savourer comme un bon couscous!

The End

Rencontre avec Gabriel Okoundji, psychologue et poète béglais d’origine congolaise

January 2nd, 2008

Gabriel Okoundji, psychologue clinicien et poète, est né en 1962 au Congo-Brazzaville (ou République du Congo). Envoyé en France par l’Etat congolais communiste pour y faire ses éudes, il est resté en France et vit maintenant à Bègles, près de Bordeaux.

Deuxième partie:

Troisième partie:

Gabriel Okoundji est considéré par Alain Mabanckou, auteur des Mémoires de porc-épic, comme l’”un des plus brillants poètes africains, de loin de très loin!”. Il a notamment publié Cycle d’un ciel bleu (L’Harmattan, 1996), L’âme blessée d’un éléphant noir (William Blake and Co, 2002), Vent fou me frappe (Fédérop, 2003).

Il participe à de nombreuses lectures ou festivals de poésie, comme en 2007 au Festival de poésie de Trois-Rivières au Québec où il propose une lecture de son poème Okarina:

The End

Derya Gursel, psychiatre franco-turque : “On émigre jamais par hasard”

December 23rd, 2007

“Ma culture, mes racines sont en moi. A partir du moment où je garde ça à l’intérieur de moi, je peux vivre n’importe où dans le monde. Le manque, je le ressens vis-à-vis des gens, pas vis-à-vis de la langue ou de la culture qui sont intériorisées”. Derya Gursel vit en France depuis 18 ans. Etudiante en médecine en Turquie, on lui offre la possibilité de venir faire sa spécialité de psychiatrie à Bordeaux.

Derya a effectué toute sa scolarité en anglais, son frère étudie aux Etats-Unis. Pourquoi venir en France? “Je pense qu’on n’émigre jamais par hasard. J’avais besoin d’aller dans un lieu qui n’était pas familier pour moi. Je connaissais déjà le monde anglo-saxon. J’aurais pu aller en Allemagne mais mon père y était allé pendant un an et demi et m’avait dit que c’était une société très fermée. Je ne parlais pas du tout le français, à part les mots que j’avais appris en faisant de la danse classique.” La France, terre vierge de toute présence familiale, correspond parfaitement à son désir de partir.

Derya Gursel, psychiatre franco-turque

“Je me rappellerai toujours de mon arrivée à Bordeaux. On était fin octobre et je me souviens avoir été frappée par la clarté et le soleil. Je suis tombée amoureuse de la ville. Quand j’ai commencé mon internat à Cadillac, près de Bordeaux, je faisais mes gardes à vélo à travers les vignes! Je me sentais libre”.

A la fin de sa spécialité, Derya peut rentrer en Turquie mais elle n’en ressent pas le besoin. Elevée dans une famille aisée et “moderne”, père chirurgien et mère prof de lettres, elle ne se définit pas comme quelqu’un de “communautaire” ou de chauvin. “Je ne cherche pas à nier mes origines mais je ne ressens pas nécessairement le besoin de voir des Turcs. Ma famille est très soudée, même si on n’habite pas dans le même pays”.

Derya Gursel, psychiatre franco-turque : “On n’émigre jamais par hasard”

Pourtant, ses origines reviennent toujours à elle. “Même si je ne cherchais pas spécialement à avoir des patients turcs, ils venaient vers moi”. Malgré son physique qu’elle définit comme “passe-partout”, certaines personnes la renvoient toujours à ses origines. “On me demandait souvent si la Turquie ne me manquait pas ou si je ne m’ennuyais pas trop ici. Mais quand j’étais à Istanbul ou à Izmir, j’allais dans les clubs de jazz, à des concerts de musique classique… En Turquie ou en France, chaque personne est avant tout singulière”. Derya n’estime cependant pas avoir été victime du racisme. “J’ai été très bien accueillie ici. Je n’ai jamais connu la précarité que connaissent certains immigrés. Je pense que je suis protégée par mon statut de médecin et de femme. La classe sociale est très importante dans l’histoire de l’immigration. Le regard des autochtones change selon les moyens que l’on a.”

Derya Gursel, psychiatre franco-turque : “On n’émigre jamais par hasard”

Possédant la nationalité française depuis peu, Derya reconnaît que faire la demande n’a pas été une décision facile à prendre. “J’avais l’impression d’une trahison. J’ai toujours le sentiment d’avoir une dette vis-à-vis de mes parents et de mon pays d’origine.”

Celle qui se considère comme un “passeur interculturel” entre les deux pays suit avec distance la scène politique turque. “Quand je suis là-bas, je défend la France et lorsque je suis ici c’est la Turquie que je défend. En fait, j’essaie de pointer du doigt les choses que les autres ne voient pas.”

Le débat sur l’entrée de la Turquie dans l’Union Européenne, comment le voit-elle avec son regard franco-turc? “La Turquie est une vraie chance pour l’UE. C’est l’un des seuls pays laïcs. Si on perd la Turquie, on perd beaucoup de choses. Mais en Turquie j’ai un autre discours quand je vois l’Etat se rapprocher des islamistes. Si on veut que la Turquie reste laïque, l’UE doit bouger.”

Si Derya regarde avec distance les événements en Turquie, son opinion est tout aussi tranchée en ce qui concerne le passé colonial français. “Quand on n’arrive pas à s’excuser pour les crimes commis pendant la colonisation française, il ne faut pas alors demander des comptes aux autres”, s’exclame-t-elle, faisant allusion à la polémique autour de la reconnaissance du “génocide arménien”.

NB: La Turquie était également évoquée dans mon précédent post 

The End

“De l’autre côté” de Fatih Akin ou le destin croisé de plusieurs êtres exilés, partagés entre la Turquie et l’Allemagne

December 11th, 2007

Synopsis: Ali, vieux Turc immigré en Allemagne, propose à Yeter, prostituée d’origine turque, de venir habiter chez lui. Mais lors d’une dispute, Ali frappe Yeter qui meurt sur le coup. Le fils d’Ali, Nejat, jeune professeur d’université, décide de partir en Turquie pour retrouver Ayten, la fille de Yeter et lui payer ses études. Mais celle-ci s’est réfugiée en Allemagne après avoir échappé à une arrestation à cause de ses activités politiques. Là-bas, elle rencontre Lotte qui propose de l’héberger chez sa mère. Mais Ayten est renvoyée dans son pays où elle est emprisonnée et Lotte décide de partir à Istanbul pour la sauver…

“De l’autre côté” (Auf der anderen Seite) n’est pas à proprement parler un film sur l’exil mais le destin des personnages se déploie entre la Turquie et l’Allemagne, les deux pays de coeur du réalisateur Fatih Akin.

Auf der anderen Seite

Yeter la prostituée d’origine turque, sa fille Ayten réfugiée en Allemagne, Nejat le professeur de littérature allemande d’origine turque, son père Ali immigré en Allemagne mais resté profondément turc, les deux Allemandes “de souche” Lotte et sa mère Susanne que la rencontre avec Ayten amènera à traverser le Bosphore: tous les personnages sont intimement attachés aux deux pays et aux deux cultures.

deux visages de l’Allemagne multiculturelle
 
   

Les destinées des personnages sont liées entre elles, sans qu’ils ne le sachent vraiment. Un peu comme l’histoire de l’Allemagne et de la Turquie, pour le meilleur et pour le pire.Une valse ironique de cercueils se croisant entre la Turquie et l’Allemagne rappelle la violence et la dureté de ce lien historique entre deux pays qui s’aiment mais ne se comprennent pas toujours.

Fatih Akin mêle les thèmes, les genres, les cultures dans un film très maîtrisé aux accents parfois politiques. La thématique de l’intégration des Turcs en Allemagne est cependant traité de manière symbolique plus que didactique.

Au cours du film, les personnages évoluent vers une plus grande compréhension d’eux-mêmes et de l’autre. Nejat, en particulier, renoue avec ses racines turques. Professeur de littérature allemande, il représente la figure classique de l’immigré de deuxième génération parfaitement intégré. Et pourtant, il éprouvera l’envie de s’installer à Istanbul, reprenant la librairie d’un Allemand rattrapé par le mal du pays (”Heimweh”).

Fatih Akin est l’auteur d’un très beau film qui parle à la fois de la mort, de l’exil, de la rencontre avec l’autre….une rencontre possible et enrichissante à partir du moment où l’on accepte d’aller voir ce qui se passe “de l’autre côté”.

“De l’autre côté” de Fatih Akin ou le destin croisé de plusieurs êtres exilés, partagés entre la Turquie et l’Allemagne

The End

Elodie Ceron, petite-fille de républicains espagnols réfugiés en France: bientôt espagnole?

November 28th, 2007

“Après le vote de la loi sur la mémoire historique, Madrid offre aux descendants de réfugiés politiques exilés la possibilité d’adopter la nationalité espagnole et d’en faire bénéficier leurs enfants” (Stéphane Thépot, Le Monde, 23 novembre 2007)

La guerre civile reste un sujet sensible en Espagne. La loi sur la mémoire historique, votée le 31 octobre dernier, a été très controversée en Espagne. Le Parti populaire (PP), principal parti de la droite espagnole, refuse de condamner le franquisme dont il est le grand héritier.

Un amendement apporté à cette loi prévoit la possibilité d’acquérir la nationalité espagnole pour les enfants et petits-enfants de républicains exilés.

Parmi les personnes concernées,

Elodie Ceron, petite-fille de républicains espagnols réfugiés en France: bientôt espagnole?

Elodie Ceron, 24 ans. Elle travaille depuis deux ans en Espagne dans une association d’amitié franco-espagnole, Dialogo, qui vise à faire coopérer Français et Espagnols dans les domaines économique, politique, culturel universitaire.

- Te sens-tu personnellement concernée par cette loi?
Oui. J’habite en Espagne et pour des raisons pratiques, avoir la nationalité espagnole est une bonne chose pour moi. Mais même si je vivais en France, je l’aurais sans doute demandé par désir de me rapprocher de la culture de mes grands-parents. Je trouve que c’est un bon retournement de situation.

-Quelle est l’histoire de tes grands-parents?
Mon grand-père paternel a fait la guerre civile avec les républicains, il était capitaine des carabiniers. A la fin de la guerre, il est passé en France. Il a été interné à Argelès-sur-mer dans un camp de réfugiés. Puis pendant la Seconde Guerre Mondiale, il a été envoyé en Allemagne pour faire son STO. Mais il s’est évadé et a erré en France. Il s’est finalement arrêté près de Bordeaux et a réussi à faire venir ma grand-mère, avec laquelle il était fiancé, 13 ans plus tard grâce à l’aide d’un curé espagnol de Bordeaux. Mes grands-parents ne sont jamais retournés en Espagne.
Mon père est né en France en 1953 avec la nationalité espagnole. Puis il a été naturalisé français vers l’âge de 4-5 ans. Il a pu récupérer la nationalité espagnole grâce à une loi votée en 2002 par le gouvernement Aznar permettant à ceux qui ont perdu leur nationalité en émigrant de la retrouver. Mais il ne pouvait pas la transmettre. Ce qui va être possible avec la nouvelle loi.

- Ton père se sent-il français ou espagnol? Dans quelle culture vous a-t-il élevés?
Quand il y a un match de foot France-Espagne, mon père est à fond avec l’Espagne! Mais je pense que fondamentalement il se sent français. Quand il était petit, il avait beaucoup d’amis qui étaient aussi des enfants de réfugiés espagnols. Ses parents l’ont élevé dans la culture espagnole. Mais il s’est marié avec une Française et il a fait sa vie en France. Par contre,même s’il ne parlait pas espagnol à la maison, il nous a toujours lu des comptines en espagnol à ma soeur et à moi. Il nous a beaucoup encouragé à apprendre la langue. D’ailleurs, ma soeur est prof d’espagnol et moi je travaille en Espagne!

Elodie Ceron, bientôt espagnole?
-Justement, comment te sens-tu en Espagne? est-ce que la question de la nationalité est importante pour toi?
Je me sens française en Espagne et espagnole en France…Il y a toujours quelque chose de l’un des deux pays qui me manque. En Espagne, même si je suis bilingue, je suis toujours considérée comme une étrangère et en France c’est moi qui me sens différente. Je suis très à l’aise avec les gens qui sont bilingues comme moi. Quant à la question de la nationalité, ce serait important pour moi d’avoir la nationalité espagnole pour voter par exemple. Et bien sûr d’un point de vue symbolique ça voudrait dire beaucoup pour moi par rapport à mes grands-parents et à mon père. Mais je ne renoncerai jamais à la nationalité française. Elle fait partie de mon identité. C’est en France que j’ai grandi.

-Ton avenir, tu vas le construire en Espagne?
Je pense rester en Espagne. J’ai fait des études de commerce bilingue et j’ai toujours eu envie de partir en Espagne. Finalement je suis restée par amour. Si je n’avais pas rencontré quelqu’un, je serais peut-être repartie en France. Mon travail à Dialogo me permet de travailler dans une atmosphère bilingue et d’être toujours en contact avec les deux cultures, ce qui me convient très bien. Mon rôle est d’entrer en contact avec des entreprises espagnoles et d’essayer de placer des étudiants français chez elles. Je suis heureuse de pouvoir faire partager mon amour de l’Espagne aux étudiants qui arrivent.

Cette interview a été réalisée par téléphone

Les souvenirs des républicains espagnols exilés sont encore douloureux et témoignent d’une page sombre de l’histoire de l’Espagne et de la France:


The End

Comment devient-on français?

November 18th, 2007

Jeudi 15 novembre un reportage d’Envoyé spécial diffusé sur France 2 et réalisé par Charles Bernard et Richard Puech s’intéressait à ces étrangers qui souhaitent obtenir la nationalité française.

Les caméras suivent 4 destins différents.

Le couple Sentuc, mariés depuis cinq ans et parents de deux enfants. La femme est vietnamienne, l’homme français. Leur couple est solide. Pourtant ils doivent prouver que leur mariage n’est pas “blanc” et supporter les questions sur leur différence d’âge lors de l’entretien.

La famille Sylla, d’origine guinéenne, vit à Paris depuis de nombreuses années.

La famille Sylla, d’origine guinéenne, vit à Paris depuis de nombreuses années

Après de multiples démarches, les membres de la famille obtiennent enfin la nationalité française et sont invités à assister à la cérémonie d’accueil des personnes naturalisées présidée par le préfet de police de Paris.

“Soyez fiers d’être désormais français, comme nous sommes heureux de vous recevoir parmi nous”

Les visages sont émus mais tendus. Il faut dire que ce jour représente la fin de nombreux mois ou années de galère.

La cérémonie est très solennelle. Les nouveaux Français sont invités à chanter la Marseillaise. On leur remet aussi un livret de nationalité.
Est-ce vraiment grâce à cela que l’on se sent français?


Parfois, le chemin est plus long que prévu. Jelena, jeune femme serbe, devra attendre avant d’obtenir la nationalité française. Son mari, serbe lui aussi, a pourtant obtenu sa naturalisation.

Mais le niveau de français de Jelena n’est pas jugé assez bon. La procédure est ajournée. Jelena suivra gratuitement les cours de français proposés par la préfecture de Paris. “C’est comme si elle passait un examen”, sourit son mari. Il trouve cela normal de parler la langue du pays d’accueil: comment s’intégrer, comment travailler sinon? Le couple a espoir. La prochaine fois devrait être la bonne.

Warda, 20 ans, arrivée en France à l’âge de 4 ans, a la nationalité algérienne

Le cas de Warda est un peu différent. Arrivée en France à l’âge de 4 ans, elle a la nationalité algérienne. Pourtant, elle se sent “totalement française” et parfaitement intégrée. Son dossier ne devrait pas poser de problèmes et elle arrive confiante à la préfecture. Le reportage montre cependant que Warda échappe de peu à un refus de naturalisation. Les journalistes suivent les différentes étapes administratives parcourues par le dossier de Warda. Le problème soulevé par la préfecture est que la jeune femme est mère d’un jeune enfant dont le père est en situation irrégulière. Son dossier est marqué du sigle IQT: invitation à quitter le territoire français. La préfecture a peur que Warda se rende complice de la situation irrégulière du père de son enfant, même si la jeune femme affirme qu’ils ne sont plus ensemble.

Après de multiples étapes, le dossier de Warda bénéficiera du bénéfice du doute. Celle-ci apprend enfin qu’elle est française. Les larmes coulent, l’émotion est réelle. Elle se sentait française, à présent elle l’est. La boucle est bouclée.

NB: le reportage n’est malheureusement pas disponible pour le moment sur le site de France 2.

The End

Laura, étudiante colombienne: “Je suis très attachée à ma double culture”

November 11th, 2007

“On est toujours plus ou moins exilé: du ventre de sa mère, ensuite de toute la famille, puis du lieu du souvenir” (Elie Wiesel, Mémoire à deux voix)

Laura Huertas, 24 ans, est étudiante à l’école des Beaux-arts à Paris. Née en Colombie, elle a fait toutes ses études supérieures en France, à Bordeaux puis à Paris.

photo Laura Huertas étudiante colombienne 1

Une enfance entre la Colombie et la France

“Mes parents sont venus finir leurs études en France quand j’avais quatre ans. De quatre à six ans, j’ai suivi ma scolarité dans une école maternelle française à Paris. Quand on est rentrés à Bogota, je parlais mieux français qu’espagnol et je n’avais qu’une chose en tête: revenir en France. J’avais un très bon souvenir de Paris, on avait une vie assez calme. Je regrettais la culture française. Au début, on me prenait même pour une Française mais peu à peu j’ai perdu l’accent et ça s’est estompé. Je pense que mon attachement à la France me vient de mon enfance à Paris. C’est à ce moment que j’ai noué un lien avec la France.”

Carte Colombie

Le retour en France

“Après mon bac que j’ai passé au lycée français de Bogota, j’ai obtenu une bourse d’études pour venir en France. J’ai fait hypokhâgne et khâgne à Bordeaux puis je suis venue à Paris pour faire les Beaux-arts. Cela fait maintenant six ans que je suis en France et ça a longtemps été douloureux et inconfortable pour moi. Je ne savais pas où était ma place. Dans le cadre des Beaux-arts, je suis partie quatre mois en Chine et c’est là-bas que je me suis rendue compte que le français me manquait autant que l’espagnol. Quand on me demandait d’où je venais, je répondais: de Colombie; mais à chaque fois j’ajoutais: oui mais j’habite en France. Je n’ai vraiment pris conscience de cette dualité qu’une fois en Chine.”

Appartenir à deux cultures différentes

” Depuis mon retour de Chine, je me sens très bien. Je me suis rendue compte de la chance d’appartenir à deux cultures différentes. Je pense que c’est de là que je puise ma force. Même si je n’ai que la nationalité colombienne, je me sens très à l’aise en France et tout à fait française. Le passage d’un pays à l’autre et d’une langue à l’autre me ressource. Quand je suis en France, le côté festif et chaleureux des Colombiens me manque. Je ne retrouve pas cette même joie de vivre ici. Par contre, j’aime le côté pudique et solitaire des Français. J’ai cette dualité en moi, je ne pourrais pas faire le choix d’une seule identité.”
Ne pas renier sa culture d’origine

“Quand on n’a jamais quitté son pays d’origine, on ne se rend pas compte de l’importance de définir d’où l’on vient. Je ne veux pas oublier d’où je viens. La Colombie est un pays très dur: la violence est omniprésente et quotidienne. Être colombien est quelque chose de très spécifique. La violence définit ta position d’être au monde. Au niveau artistique comme au niveau personnel, tous les choix que je prends se font dans le refus de la violence.J’essaie de tout mettre en oeuvre pour être le plus éthique possible. Je sais que profondément je reste colombienne. D’ailleurs l’humour colombien me touche plus que l’humour français par exemple. Pour moi, il y a quelque chose d’éthique dans le fait d’être consciente de cette appartenance. Ma famille est colombienne et j’ai beaucoup de respect pour la culture de ce pays.”

Se sentir responsable de ce qui se passe dans son pays d’origine

” La situation est très compliquée en Colombie. J’éprouve un profond sentiment de désespoir quand je pense à ce qui se passe là-bas. Je me sens responsable de ce qui arrive, j’ai le sentiment d’avoir un dû vis-à-vis de mon pays. Mes amis qui sont restés en Colombie me disent que j’ai de la chance d’habiter ailleurs. Je suis consciente de cette chance, c’est pour ça que je ne me complais pas dans la nostalgie. Je connais les efforts de ma famille et de nombreuses personnes pour que les choses aillent mieux en Colombie.”

Mon rapport à la nationalité

“J’ai toujours un regard critique sur les deux cultures. Je sais que quoi que je fasse, j’aurai toujours un pied dehors et on me prendra toujours pour une étrangère dans les deux pays. Mais maintenant je ne trouve plus cela inconfortable. Je pense que de nombreux problèmes actuels sont dus à la montée des nationalismes: les gens pensent trop en terme de pays. Moi, j’ai une position plus humaniste: j’ai envie d’universalité. La nationalité est finalement pour moi quelque chose d’intime: c’est une attache affective. Cela peut prendre la forme d’un plaisir personnel, par exemple celui de parler espagnol au téléphone avec ma famille. De la même manière, plus ça va, plus j’ai l’impression que le français est une langue avec laquelle j’ai un rapport très affectif.”

Les veines ouvertes de l’Amérique latine

“Le président colombien Alvaro Uribe est la personne qui me fait perdre tout espoir en l’homme. Il est impliqué dans des affaires de clientélisme, il truque les élections et ne fait qu’aggraver la situation de la Colombie. C’est difficile de s’informer car les médias colombiens ne sont pas indépendants.Je crois en Carlos Gaviria: c’est un leader de gauche de l’opposition qui a l’appui des syndicats et qui veut mener une vraie politique sociale. On en a vraiment besoin en Amérique latine. J’ai beaucoup aimé l’ouvrage d’Eduardo Galeano Les veines ouvertes de l’Amérique latine dans lequel il revient sur la colonisation espagnole qui est à l’origine des problèmes actuels du continent selon lui. Et c’est vrai que le choc entre les Espagnols et les indigènes à l’époque correspond au choc actuel entre les riches et les pauvres: c’est tout le problème de l’Amérique latine. La Colombie a aussi ses problèmes bien à elle. Contrairement au Chili ou au Brésil, la Colombie n’a jamais réussi à faire émerger une unité dans le pays, à faire naître un sentiment d’union. Elle souffre beaucoup de ses divisions mais aussi du manque d’autonomie du gouvernement du fait de l’omniprésence des Etats-Unis. Le pays est miné par le problème de la drogue: tout le monde est impliqué. C’est un serpent qui se mord la queue. Il n’y a pas d’interlocuteur fiable. Les FARC se sont définitivement décrédibilisés en assassinant 11 députés le 18 juin dernier. Cela devient impossible de penser à des échanges humanitaires avec des partenaires aussi peu fiables que les FARC. “

Sarkozy et Uribe

“Sarkozy et Uribe sont tous les deux très démagos. Sarkozy dit qu’il veut libérer Ingrid Bétancourt mais Ingrid Bétancourt c’est l’arbre qui cache la forêt. Ce n’est que le reflet d’une réalité bien pire. Mais je compatis vraiment, ce qui lui arrive n’est pas humain.Si quelqu’un peut faire quelque chose, c’est bien lui. J’espère vraiment que les choses vont évoluer dans le bon sens. Je garde espoir, même si c’est décourageant.”

L’une des vidéos de Laura réalisées dans le cadre de ses études aux Beaux-arts a pour sujet la violence en Colombie

The End

“En exil partout chez soi”

October 30th, 2007

(Marc Gendron, Les espaces glissants)

Bienvenue!

En guise d’introduction et de réflexion préalable, quelques mots sur un roman qui traite de la question de l’exil avec beaucoup d’originalité et qui va à l’encontre de nombreuses idées reçues sur l’émigration: L’Ignorance de Milan Kundera
Milan Kundera - L'ignorance Milan Kundera

Extrait: “Elle avait toujours considéré comme une évidence que son émigration était un malheur. Mais, se demande-t-elle en cet instant, n’était-ce pas plutôt une illusion de malheur, une illusion suggérée par la façon dont tout le monde perçoit un émigré? Ne lisait-elle pas sa propre vie d’après un mode d’emploi que les autres lui avaient glissé entre les mains? Et elle se dit que son émigration, bien qu’imposée de l’extérieur, contre sa volonté, était peut-être, à son insu, la meilleure issue à sa vie” (p27)

Dans L’Ignorance, Kundera s’intéresse à Irena et Josef, deux Tchèques exilés en France et au Danemark et qui se rencontrent au cours du roman. Comme dans ses autres livres, la vie des personnages cède parfois la place aux réflexions d’ordre plus général du narrateur. L’Ignorance commence par exemple par une digression sur l’origine étymologique du mot nostalgie et renvoie tout au long du livre au personnage mythologique d’Ulysse, figure de l’exilé par excellence.

Ce qui est inhabituel dans le roman, c’est la façon dont l’auteur remet en question le mythe du “Grand retour” au pays, rêve supposé de tout expatrié qui tourne souvent à la désillusion selon Kundera, à commencer par Ulysse.

“Pendant vingt ans il n’avait pensé qu’à son retour. Mais une fois rentré, il comprit étonné, que sa vie, l’essence même de sa vie, son centre, son trésor, se trouvait hors d’Ithaque, dans les vingt ans de son errance. Et ce trésor, il l’avait perdu et n’aurait pu le retrouver qu’en racontant” (p37)

Ce qui rapproche les personnages entre eux, et peut-être également Milan Kundera, lui-même expatrié, c’est le lien ambigu avec le pays d’origine et le passé. Irena et Josef ne se sentent plus tout à fait chez eux quand ils “rentrent au pays”.

“Avant de quitter le Danemark, il s’était représenté le face-à-face avec les lieux connus, avec sa vie passée, et s’était demandé: serait-il ému? froid? réjoui? déprimé? Rien de tout cela. Pendant son absence, un balai invisible était passé sur le paysage de sa jeunesse, effaçant tout ce qui lui était familier; le face-à-face auquel il s’était attendu n’avait pas eu lieu” (p53)

Pourtant, ils ne sont pas plus écoutés par les habitants de leur pays d’adoption qui ne voient en eux que des aspirants au retour, ne comprenant pas que l’on puisse se sentir bien dans un pays dans lequel on n’est pas né.

Kundera montre de manière subtile la double incompréhension à laquelle fait face celui qui émigre.

“Sa dernière pensée avant de s’endormir est pour Sylvie (…) Irena aimerait l’inviter au bistrot et lui raconter ses derniers voyages en Bohême. Lui faire comprendre la difficulté du retour. C’est d’ailleurs toi, imagine-t-elle de lui dire, qui la première as prononcé ces mots: Grand Retour. Et tu sais, Sylvie, aujourd’hui j’ai compris: je pourrais vivre à nouveau avec eux, mais à condition que tout ce que j’ai vécu avec toi, avec vous, avec les Français, je le dépose solennellement sur l’autel de la patrie et que j’y mette le feu. Vingt ans de ma vie passés à l’étranger se changeront en fumée (…) C’est le prix à payer pour que je sois pardonnée. Pour que je sois acceptée. Pour que je redevienne l’une d’elles.” (p47)

Pour poursuivre la réflexion, une note intéressante sur le blog de l’écrivain franco-chilienne Maria London qui analyse le livre de Kundera et l’intègre à son histoire personnelle.

The End