Laura, étudiante colombienne: “Je suis très attachée à ma double culture”

“On est toujours plus ou moins exilé: du ventre de sa mère, ensuite de toute la famille, puis du lieu du souvenir” (Elie Wiesel, Mémoire à deux voix)

Laura Huertas, 24 ans, est étudiante à l’école des Beaux-arts à Paris. Née en Colombie, elle a fait toutes ses études supérieures en France, à Bordeaux puis à Paris.

photo Laura Huertas étudiante colombienne 1

Une enfance entre la Colombie et la France

“Mes parents sont venus finir leurs études en France quand j’avais quatre ans. De quatre à six ans, j’ai suivi ma scolarité dans une école maternelle française à Paris. Quand on est rentrés à Bogota, je parlais mieux français qu’espagnol et je n’avais qu’une chose en tête: revenir en France. J’avais un très bon souvenir de Paris, on avait une vie assez calme. Je regrettais la culture française. Au début, on me prenait même pour une Française mais peu à peu j’ai perdu l’accent et ça s’est estompé. Je pense que mon attachement à la France me vient de mon enfance à Paris. C’est à ce moment que j’ai noué un lien avec la France.”

Carte Colombie

Le retour en France

“Après mon bac que j’ai passé au lycée français de Bogota, j’ai obtenu une bourse d’études pour venir en France. J’ai fait hypokhâgne et khâgne à Bordeaux puis je suis venue à Paris pour faire les Beaux-arts. Cela fait maintenant six ans que je suis en France et ça a longtemps été douloureux et inconfortable pour moi. Je ne savais pas où était ma place. Dans le cadre des Beaux-arts, je suis partie quatre mois en Chine et c’est là-bas que je me suis rendue compte que le français me manquait autant que l’espagnol. Quand on me demandait d’où je venais, je répondais: de Colombie; mais à chaque fois j’ajoutais: oui mais j’habite en France. Je n’ai vraiment pris conscience de cette dualité qu’une fois en Chine.”

Appartenir à deux cultures différentes

” Depuis mon retour de Chine, je me sens très bien. Je me suis rendue compte de la chance d’appartenir à deux cultures différentes. Je pense que c’est de là que je puise ma force. Même si je n’ai que la nationalité colombienne, je me sens très à l’aise en France et tout à fait française. Le passage d’un pays à l’autre et d’une langue à l’autre me ressource. Quand je suis en France, le côté festif et chaleureux des Colombiens me manque. Je ne retrouve pas cette même joie de vivre ici. Par contre, j’aime le côté pudique et solitaire des Français. J’ai cette dualité en moi, je ne pourrais pas faire le choix d’une seule identité.”
Ne pas renier sa culture d’origine

“Quand on n’a jamais quitté son pays d’origine, on ne se rend pas compte de l’importance de définir d’où l’on vient. Je ne veux pas oublier d’où je viens. La Colombie est un pays très dur: la violence est omniprésente et quotidienne. Être colombien est quelque chose de très spécifique. La violence définit ta position d’être au monde. Au niveau artistique comme au niveau personnel, tous les choix que je prends se font dans le refus de la violence.J’essaie de tout mettre en oeuvre pour être le plus éthique possible. Je sais que profondément je reste colombienne. D’ailleurs l’humour colombien me touche plus que l’humour français par exemple. Pour moi, il y a quelque chose d’éthique dans le fait d’être consciente de cette appartenance. Ma famille est colombienne et j’ai beaucoup de respect pour la culture de ce pays.”

Se sentir responsable de ce qui se passe dans son pays d’origine

” La situation est très compliquée en Colombie. J’éprouve un profond sentiment de désespoir quand je pense à ce qui se passe là-bas. Je me sens responsable de ce qui arrive, j’ai le sentiment d’avoir un dû vis-à-vis de mon pays. Mes amis qui sont restés en Colombie me disent que j’ai de la chance d’habiter ailleurs. Je suis consciente de cette chance, c’est pour ça que je ne me complais pas dans la nostalgie. Je connais les efforts de ma famille et de nombreuses personnes pour que les choses aillent mieux en Colombie.”

Mon rapport à la nationalité

“J’ai toujours un regard critique sur les deux cultures. Je sais que quoi que je fasse, j’aurai toujours un pied dehors et on me prendra toujours pour une étrangère dans les deux pays. Mais maintenant je ne trouve plus cela inconfortable. Je pense que de nombreux problèmes actuels sont dus à la montée des nationalismes: les gens pensent trop en terme de pays. Moi, j’ai une position plus humaniste: j’ai envie d’universalité. La nationalité est finalement pour moi quelque chose d’intime: c’est une attache affective. Cela peut prendre la forme d’un plaisir personnel, par exemple celui de parler espagnol au téléphone avec ma famille. De la même manière, plus ça va, plus j’ai l’impression que le français est une langue avec laquelle j’ai un rapport très affectif.”

Les veines ouvertes de l’Amérique latine

“Le président colombien Alvaro Uribe est la personne qui me fait perdre tout espoir en l’homme. Il est impliqué dans des affaires de clientélisme, il truque les élections et ne fait qu’aggraver la situation de la Colombie. C’est difficile de s’informer car les médias colombiens ne sont pas indépendants.Je crois en Carlos Gaviria: c’est un leader de gauche de l’opposition qui a l’appui des syndicats et qui veut mener une vraie politique sociale. On en a vraiment besoin en Amérique latine. J’ai beaucoup aimé l’ouvrage d’Eduardo Galeano Les veines ouvertes de l’Amérique latine dans lequel il revient sur la colonisation espagnole qui est à l’origine des problèmes actuels du continent selon lui. Et c’est vrai que le choc entre les Espagnols et les indigènes à l’époque correspond au choc actuel entre les riches et les pauvres: c’est tout le problème de l’Amérique latine. La Colombie a aussi ses problèmes bien à elle. Contrairement au Chili ou au Brésil, la Colombie n’a jamais réussi à faire émerger une unité dans le pays, à faire naître un sentiment d’union. Elle souffre beaucoup de ses divisions mais aussi du manque d’autonomie du gouvernement du fait de l’omniprésence des Etats-Unis. Le pays est miné par le problème de la drogue: tout le monde est impliqué. C’est un serpent qui se mord la queue. Il n’y a pas d’interlocuteur fiable. Les FARC se sont définitivement décrédibilisés en assassinant 11 députés le 18 juin dernier. Cela devient impossible de penser à des échanges humanitaires avec des partenaires aussi peu fiables que les FARC. “

Sarkozy et Uribe

“Sarkozy et Uribe sont tous les deux très démagos. Sarkozy dit qu’il veut libérer Ingrid Bétancourt mais Ingrid Bétancourt c’est l’arbre qui cache la forêt. Ce n’est que le reflet d’une réalité bien pire. Mais je compatis vraiment, ce qui lui arrive n’est pas humain.Si quelqu’un peut faire quelque chose, c’est bien lui. J’espère vraiment que les choses vont évoluer dans le bon sens. Je garde espoir, même si c’est décourageant.”

L’une des vidéos de Laura réalisées dans le cadre de ses études aux Beaux-arts a pour sujet la violence en Colombie

6 Responses to “Laura, étudiante colombienne: “Je suis très attachée à ma double culture””

  1. Xiao Says:

    le sentiment d’être somebody qui vient d’ailleurs arrive de temps en temps…

    Mais if we can face them head on, that’s when we find how strong we are-D.H

  2. Eve Says:

    Super intéressant et très complet

  3. k-ro Says:

    Me parece que no hay necesidad de mostrar tan detalladamente todos los actos violentos que suceden en colombia, es cierto es un pais en donde diariamente pasan cosas como las que describes en tu video, pero no veo el interes de les “devoiler” de esta forma, si queremos hacer algo por que las cosas cambien o mas bien si estando en el extrangero queremos cambiar la imagen que se tiene de nuestro pais, pienso, exiten otros recursos menos facilistas, te dejo la tarea! puede ser tan complicado como facil.

    Suerte.

  4. k-ro Says:

    Je pense qu’il n’est pas nécessaire de montrer de telle façon le quotidien violent de notre pays, c’est vrai qu’il se passent de choses comme celles que tu montres dans ta video, mais je voit pas l’intérêt de les dévoiler de cette façon, si l’on veut faire quelque chose pour que la situation change ou plutôt si en étant dans un autre pays on veut changer l’image qu’on a de nous et de notre pays, je pense, il existent des autres moyens moins simplistes, tu crois pas? il faut que t’y réfléchisses.

    Bon courage.

  5. laura Says:

    pues en lo que me concierne si me parece necesario hacer ese esfuerzo de memoria constantemente. sino se puede caer en la actitud superficial e hipocrita de la ´cara linda de colombia´ que ciertamente es necesaria para el desarrollo comercial del pais, pero no para un trabajo artistico. no me parece que decir las cosas de manera cruda sea una actitud ´facilista´, al contrario. y asumo totalmente la rabia y el dolor que pueden causar las cosas de las que habla mi video. no me interesa que la gente piense que Colombia es un país bonito, me interesa mas que se vea confrontada con una violencia brutal y permanente, lo cual es lo que siento cuando estoy en Colombia. de la misma manera, es una violencia tan generalizada y banalizada por el flujo de imágenes periodísticas que nos llegan de esa situación, que es importante presentarlas tal cual, crudas, solo dichas, para darle una realidad a esa situación. a mi siempre me impresiona ver a las familias colombianas que comen delante del noticiero viendo masacres y ese tipo de cosas, un grado de banalidad de la violencia impresionante, lo cual impulso este trabajo. no creo que sea posible ignorar lo que pasa con este video al frente y eso es lo que me interesa.
    gracias por tu comentario, no estoy de acuerdo con el tono pedagogico y la demanda de reflexion que no estoy segura que hayas hecho.

  6. laura Says:

    cet effort de memoire permanent me semble tout a fait necessaire, on adopte sinon l´attitude superficielle e hypocrite des gens qui veulent afficher ´la cara linda de colombia´( la belle face de la colombie). cette attitude peut etre necessaire pour le developpement commercial du pays mais elle ne l´est pas pour un travail artistique. je ne pense pas que dire les choses de maniere crue soit facile, au contraire.
    j´assume completement la rage et la douleur engendrees par les situations enoncees dans ma video. je ne veux pas que les gens pensent que la colombie est un beau pays, ce qui m´interesse c´est qu ils soient confrontes a une forme de violence brutale et permanente, ce que je ressens en somme quand je rentre chez moi en colombie.
    de la meme maniere, c´est une violence tellement generalisee et banalisee par le flux d´images mediatiques qui nous parviennent, qu´il est important de savoir les presenter telles quelles, crues, par la parole, pour redonner une realite a cette situation. je suis toujours impresionnee de voir les familles colombiennes capables de souper devant un jt ou l´on parle de massacres etc, comme si de rien n´etait. c´est ce degre de banalisation de la violence ce qui a motive ce travail. je ne pense pas que face a cette video l´on puisse ignorer la situation et c´est ca ce qui m´interesse.
    merci pour ton commentaire, je n´ai pas apprecie son ton pedagogique ni sa demande d´une reflexion que je ne suis pas sure que tu detiennes.

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