Derya Gursel, psychiatre franco-turque : “On émigre jamais par hasard”
“Ma culture, mes racines sont en moi. A partir du moment où je garde ça à l’intérieur de moi, je peux vivre n’importe où dans le monde. Le manque, je le ressens vis-à-vis des gens, pas vis-à-vis de la langue ou de la culture qui sont intériorisées”. Derya Gursel vit en France depuis 18 ans. Etudiante en médecine en Turquie, on lui offre la possibilité de venir faire sa spécialité de psychiatrie à Bordeaux.
Derya a effectué toute sa scolarité en anglais, son frère étudie aux Etats-Unis. Pourquoi venir en France? “Je pense qu’on n’émigre jamais par hasard. J’avais besoin d’aller dans un lieu qui n’était pas familier pour moi. Je connaissais déjà le monde anglo-saxon. J’aurais pu aller en Allemagne mais mon père y était allé pendant un an et demi et m’avait dit que c’était une société très fermée. Je ne parlais pas du tout le français, à part les mots que j’avais appris en faisant de la danse classique.” La France, terre vierge de toute présence familiale, correspond parfaitement à son désir de partir.

“Je me rappellerai toujours de mon arrivée à Bordeaux. On était fin octobre et je me souviens avoir été frappée par la clarté et le soleil. Je suis tombée amoureuse de la ville. Quand j’ai commencé mon internat à Cadillac, près de Bordeaux, je faisais mes gardes à vélo à travers les vignes! Je me sentais libre”.
A la fin de sa spécialité, Derya peut rentrer en Turquie mais elle n’en ressent pas le besoin. Elevée dans une famille aisée et “moderne”, père chirurgien et mère prof de lettres, elle ne se définit pas comme quelqu’un de “communautaire” ou de chauvin. “Je ne cherche pas à nier mes origines mais je ne ressens pas nécessairement le besoin de voir des Turcs. Ma famille est très soudée, même si on n’habite pas dans le même pays”.

Pourtant, ses origines reviennent toujours à elle. “Même si je ne cherchais pas spécialement à avoir des patients turcs, ils venaient vers moi”. Malgré son physique qu’elle définit comme “passe-partout”, certaines personnes la renvoient toujours à ses origines. “On me demandait souvent si la Turquie ne me manquait pas ou si je ne m’ennuyais pas trop ici. Mais quand j’étais à Istanbul ou à Izmir, j’allais dans les clubs de jazz, à des concerts de musique classique… En Turquie ou en France, chaque personne est avant tout singulière”. Derya n’estime cependant pas avoir été victime du racisme. “J’ai été très bien accueillie ici. Je n’ai jamais connu la précarité que connaissent certains immigrés. Je pense que je suis protégée par mon statut de médecin et de femme. La classe sociale est très importante dans l’histoire de l’immigration. Le regard des autochtones change selon les moyens que l’on a.”

Possédant la nationalité française depuis peu, Derya reconnaît que faire la demande n’a pas été une décision facile à prendre. “J’avais l’impression d’une trahison. J’ai toujours le sentiment d’avoir une dette vis-à-vis de mes parents et de mon pays d’origine.”
Celle qui se considère comme un “passeur interculturel” entre les deux pays suit avec distance la scène politique turque. “Quand je suis là-bas, je défend la France et lorsque je suis ici c’est la Turquie que je défend. En fait, j’essaie de pointer du doigt les choses que les autres ne voient pas.”
Le débat sur l’entrée de la Turquie dans l’Union Européenne, comment le voit-elle avec son regard franco-turc? “La Turquie est une vraie chance pour l’UE. C’est l’un des seuls pays laïcs. Si on perd la Turquie, on perd beaucoup de choses. Mais en Turquie j’ai un autre discours quand je vois l’Etat se rapprocher des islamistes. Si on veut que la Turquie reste laïque, l’UE doit bouger.”
Si Derya regarde avec distance les événements en Turquie, son opinion est tout aussi tranchée en ce qui concerne le passé colonial français. “Quand on n’arrive pas à s’excuser pour les crimes commis pendant la colonisation française, il ne faut pas alors demander des comptes aux autres”, s’exclame-t-elle, faisant allusion à la polémique autour de la reconnaissance du “génocide arménien”.
NB: La Turquie était également évoquée dans mon précédent post







