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“Moi je sais et j’ai les preuves” October 30, 2007

Posted by maud in : Camorra , 5comments

Il y a un peu plus d’un an, en avril 2006, sort en Italie le livre d’un quasi-inconnu, Roberto Saviano, intitulé Gomorra : composé subtil entre Gomorrhe, délesté de Sodome, et Camorra, la mafia napolitaine. Le reportage littéraire comprend, entre autres, un article publié sur le blog Nazione Indiana intitulé « Io so e ho le prove » (moi je sais et j’ai les preuves). Sur le modèle de l’intellectuel italien Pier Paolo Pasolini, Roberto Saviano reprend la complainte du « Io so » pour dénoncer le “cancer” de sa terre, la Campanie, cette terre où « rien n’a de valeur s’il ne génère pas de pouvoir».
“Gomorra”, Mondadori, 2006. Tout a déjà été dit et écrit sur la Mafia et la parution du livre, mi-enquête mi-roman, se fait sans fanfare. Mais, rapidement, les 5 000 exemplaires du premier tirage sont épuisés. Débute un succès littéraire et commercial sans précédent : plus de 800 000 copies et le prestigieux prix Viareggio. Pas mal pour un écrivain débutant de 28 ans, dont le livre traite d’un sujet qui n’attire pas forcément les foules. Pour la première fois, c’est à travers un ouvrage aux mille facettes que le lecteur découvre la réalité du phénomène. Et s’y intéresse.

 

Roberto Saviano avait étudié la philosophie à l’Université et voulait écrire. Mais écrire quoi? On lui conseille de décrire ce qu’il voit, ce qu’il vit chaque jour. Et le monde qui l’entoure, aux portes de Naples, est le terrain de jeu d’une des plus violentes mafias d’Italie, la Camorra. Mais, pas de fiction ni d’études approfondies du phénomène. Ce sera un tableau complet du « système », mélant analyses, faits divers et virées- reportages.

En témoin privilégié, Saviano veut montrer que la Camorra n’est pas un phénomène marginal, qu’elle a modelé en profondeur l’économie, et par la suite, la culture et la politique. Il montre aussi que si le train de vie et les haines sanglantes entre gangs sont proches d’un film, on est loin de la réalité d’un Scarface ou d’un Parrain. Si Saviano touche aussi à l’intimité des « famiglie », ce sont les cris, les larmes, la colère et la mort des innocents qui ressortent de ses pages. Sans musique, sans travelling, l’auteur s’attarde sur le sang, les corps martyrisés et calcinés, les cobayes humains, prêts à tester la cocaïne des trafiquants et les petites mains des organisations, bourrées d’amphétamines.

 

Au volant de sa Vespa, Saviano a ratissé toute sa terre pour n’en ramener que le pire, que le plus noir. Et les chefs de la mafia n’ont pas vu d’un très bon œil la mise à jour de leurs activités. Ni de se voir nommément citer dans le roman. Et ils n’apprécient pas non plus l’effronterie de Saviano, qui bien que dénonçant sans détours la dangereuse Camorra, s’expose dans un portait serré, le regard défiant, en quatrième couverture de son livre. L’écrivain ose même monter à la tribune, en septembre 2006, dans sa ville natale pour dénoncer les boss locaux. Mais, bien vite, il a dû se cacher, loin de Naples, et accepter la protection constante de la police. Le succès, si dangereux, lui attire pourtant la reconnaissance et la protection de grands écrivains italiens. Umberto Eco, parmi d’autres, se mobilise pour que l’écrivain ne soit pas relégué dans une fatale indifférence.

 

Roberto Saviano. Ansa. Roberto Saviano (Ansa)
Le livre est un succès colossal, les traductions, attendues pourtant depuis longtemps, se vendent très bien. Mais le succès de Saviano a pris loin de Naples, loin de chez lui, où on lui reproche à demi-mots ses constantes dénonciations, ses articles chocs publiés dans les quotidiens et les magazines, dont l’Espresso, ses nombreux portraits dans la presse internationale. L’écrivain s’est aussi offert le luxe de refuser une mission du ministère public d’information sur la mafia, que certains voyaient pourtant comme une ultime reconnaissance.

En septembre dernier, bravant les menaces de la Camorra, il est réapparu en public, chez lui, à Casal di Principe. Un an exactement après son mémorable cri du coeur: « Chassez-les ! Ils ne sont pas de cette terre, qu’ils violent, qu’ils exploitent. Schiavone, Bidognetti, Zagaria : vous ne valez rien ! », auquel avait succédé un silence de mort. Cette année la foule, sortie de sa stupeur mais toujours sous influence, a enfin rétorqué à l’enfant du pays: « la Camorra n’existe pas ».
Sa survie, comme rapporte Libération, ne serait dûe qu’à la bonne volonté des mafieux. Mais sans la reconnaissance des siens, Saviano est déjà mort.

Gomorra, dans l’empire de la Camorra, de Roberto Saviano, Gallimard, 2007.