“Je suis un mégalo aux service des autres”
Par Elodie BUI
Fondateur du collectif « Salauds de pauvres », écrivain à ses heures et travailleur social à temps complet, Jacques Deroo est un personnage marqué et marquant. Le nouveau campement qu’il avait installé le long du quai d’Austerlitz le 17 novembre a été évacué trois jours après à l’aube par la police et la gendarmerie. Le même jour, il a été licencié par l’association “Coeur des haltes” qui encadre le projet du village de l’espoir à Ivry-sur-Seine pour des raisons qui restent encore floues. Selon certains de ses amis, Jacques Deroo “ferait les frais de son positionnement politique”. Une actualité chargée pour cet homme engagé. L’occasion de dresser le portrait d’une grande gueule au grand cœur.
Quand vous serrez la main abîmée de Jacques Deroo, vous comprenez immédiatement qu’il a eu « plusieurs vies ». La dernière en date a débuté il y a un peu plus de sept mois lorsque le Village de l’espoir a ouvert ses portes à Ivry-sur-Seine en région parisienne sur un terrain jouxtant l’hôpital Charles-Foix. Cigarette à la bouche, grosses lunettes sur le nez, dans ses vies antérieures l’homme de 52 ans à la barbe envahissante et aux tempes grisonnantes n’a pas été épargné. Fils d’un homme plus occupé à passer ses journées en prison qu’à élever son enfant et d’une femme contrainte à la prostitution, Jacques Deroo a fait un long détour par l’Assistance publique. Placé à cinq ans chez des paysans, il fait « le larbin » avant de décrocher un CAP en serrurerie qu’il mettra au service de sa nouvelle vocation adolescente: le cambriolage. Pas de chance, un beau matin c’est la police qui l’accueille. S’en suivront sept années de prison dans différents centres pénitenciers. « La taule, c’était pas si dur. Le pire c’est la sortie, tu n’as plus rien, t’es complètement paumé ». A 28 ans, l’homme au visage marqué par une vie passée à « avoir la rage » se retrouve donc libre, mais clochard. Au détour d’une rue, il croise le chemin d’une volontaire de l’Armée du Salut qui le pousse à sortir de sa galère et lui transmet « le virus du social ». « Elle s’appelait Denise. C’est le prénom de ma deuxième fille ».
Un ego surdimensionné
A 40 ans, après plusieurs tentatives de suicide, un infarctus et une dépression qui le fait sombrer dans l’alcoolisme, il reprend ses études au Centre de formation aux professions éducatives et sociales d’Aubervilliers dont il sort diplômé , « pour avoir une plus grande légitimité ». Mais aussi pour se prouver qu’il en est capable : « Je suis un mégalo au service des autres. En plus j’ai un ego surdimensionné, ce qui est nécessaire pour prouver que j’ai toujours raison ». Accusé d’être trop « grande gueule » par certaines associations, le travailleur social est persuadé d’avoir été « placé sur écoute » par les Renseignements généraux. « Je ne suis pas fou, je l’entends le bip quand je décroche mon téléphone ». Depuis que son appartement de la cité Curial à Paris (20ème arrondissement) où il vivait avec sa compagne Patricia et ses trois filles a été ravagé par un cocktail molotov deux jours avant l’ouverture du village de l’espoir, Jacques Deroo est devenu méfiant, voire paranoïaque.
L’arme médiatique
Après le Canal Saint Martin, le fondateur du collectif « Salauds de pauvres » a compris que « l’arme médiatique est la seule qui peut faire peur aux pouvoirs publics ». Du coup, il en use et en abuse : il a donné « plus de 1 500 interviews en un an » dans lesquelles il s’en prend parfois aux « rouleaux compresseurs » que sont devenus Emmaüs ou l’Armée du Salut. « Ces associations ont oublié ce qu’était la rue ». Pourquoi a-t-il donc refusé les responsabilités politiques que voulait lui confier Christine Boutin, ministre du Logement et de la Ville ? « Mais qu’est-ce que j’irais foutre dans un bureau ? Je veux rester qui je suis, dans mon milieu ! Les politiques veulent me faire taire et ce ne sera pas demain la veille ». Jacques Deroo, qui réclame un « Grenelle du social », a plein de projets. Le collectif Abolition des privilèges dont il fait partie présente des listes aux prochaines élections municipales « parce qu’on s’est fait entubé, les politiques avaient promis 28 000 places de stabilisation pour fin 2007, il n’y en a que 14 000 ! ». Cet écorché vif ne se présentera pas personnellement par souci « d’indépendance » mais il promet une « grande action réunissant notamment le DAL, les Enfants de Don Quichotte et les Salauds de pauvres » très bientôt et…sur les Champs-Elysées.