Philip Jones Griffiths, la mémoire du Vietnam
2 04 2008Ses photos du Vietnam ont choqué l’opinion publique, au point de remettre en cause l’engagement militaire de l’Amérique dans le conflit. Philip Jones Griffiths était l’ancien président de Magnum. Il est mort d’un cancer le 18 mars dernier, à 72 ans.
Il a changé le cours d’une guerre. En 1971, Philip Jones Griffiths, un Gallois téméraire, expose pour la première fois l’horreur du conflit vietnamien à une foule médusée. Il retourne l’opinion publique américaine avec son livre Vietnam Inc. C’est pourtant dans une officine de Piccadilly Circus, à Londres, qu’il fait ses premiers pas de photojournaliste. Il travaille de nuit. Ses clients sont des junkies et des prostitués. Sujets occasionnels de clichés qu’il vend au Manchester Guardian.
Fini la pharmacie. En 1966, ce sera la guerre d’Algérie. Après avoir rejoint la célèbre agence Magnum, il part au Vietnam pour deux mois. Il y restera cinq ans. Sur place, les militaires américains, fiers d’exposer leur patriotisme, lui ouvrent toutes les portes. Mais l’œil du journaliste est sans concession. La violence des combats, la détresse des familles vietnamiennes et la désillusion des soldats américains sont fixés sur la pellicule. Sans mise en scène, mais sans fard. Et les légendes, description clinique des faits, servent son propos. “Personne, depuis Goya, n’a dépeint la guerre comme Philip Jones Griffiths”, dira de son travail Henri Cartier-Bresson. A tel point que la presse n’achète pas ses clichés.
Peu importe, il en tirera un ouvrage : Vietnam Inc. “Un livre engagé. J’ai vu trop d’horreurs pour rendre un travail distancié”, explique-t-il au Monde, en 2001. “Je veux que le lecteur jamais ne ferme les yeux”. Il couvre aussi les conséquences économiques et culturelles de la guerre. Prostitution, enfants soldats, exportation du rêve américain à grand coup de cigarettes et de magazines pornographiques, Philip Jones Griffiths veut montrer les Américains “imposer au monde leur système de valeurs.”
Le livre est un succès. 40 000 exemplaires vendus en moins de trois semaines. Et les conséquences se font sentir dès la parution. L’opinion publique américaine, abasourdie, découvre la violence du conflit. Le président sud-vietnamien de l’époque interdit même au photographe de revenir sur place. Ce qui ne l’empêche pas d’y retourner plusieurs fois dans la clandestinité. Les conséquences à long terme de la guerre font même l’objet d’un nouvel ouvrage, en 2003, fruit de vingt ans de reportages. Agent Orange, du nom d’un herbicide utilisé par les GI’s pour détruire la végétation avant d’installer leurs campements. Malformations, handicaps lourds, les conséquences sur la population sont terribles.
Jusque dans les couloirs de l’agence Magnum, dont il prend la tête de 1980 à 1985, il défend sa vision engagée d’un photojournalisme de dénonciation : “une activité d’anarchistes”. Loin du monde de l’art dont s’est ensuite rapprochée l’agence.
Alexis JACQUET





