Alain Buu vu par Alain Buu

4 05 2009

DÉCRYPTAGE. Surtout connu pour ses photographies en Afghanistan, Alain Buu s’est aussi longuement intéressé à la question de l’enfant-roi en Chine. Pour Au-delà des clichés, le photojournaliste a accepté de commenter certaines de ses photos les plus marquantes.

Un adolescent se fait porter par sa mère, à Pékin, en août 2006 (Alain Buu)

“En Chine, j’ai observé que la politique de l’enfant unique menée depuis près de trente ans est centrale. Une génération entière d’enfants devenus des rois, mais aussi des dictateurs… Des gamins pourris, il faut le dire. Bien plus que le sont les enfants occidentaux. Bientôt, cette génération arrivera au pouvoir et sa mentalité ferait presque peur.

J’ai choisi une photo prise sur la place Tian’anmen qui résume très bien cet esprit : on y voit un mari portant le sac de sa femme. Et sa femme, portant son fils sur le dos. Un fils qui doit avoir plus de 12 ans! Des scènes comme celle-ci, on en voit à tous les coins de rue. Comme de plus en plus d’enfants chinois, cet ado est obèse. Les parents gavent leur enfant, croyant agir par amour. D’ailleurs, en Chine, le sur-poids est même devenu synonyme de bonheur et de richesse…”

Les enfants d'une école clandestine continuent de hisser le drapeau chinois chaque matin (Alain Buu)

“Prendre cette photo a été très difficile. J’ai dû négocier pendant très longtemps, puis promettre que je ne divulguerais ni l’adresse ni le nom de cet endroit. Il s’agit d’une école clandestine, un autre effet pervers de la politique de l’enfant unique. Puisque les familles n’ont pas le droit d’avoir deux enfants, et que tout le monde veut un fils pour perpétuer la lignée, il existe de très nombreux enfants fantômes. Ils ne sont pas déclarés auprès des autorités, n’ont pas de papiers, pas d’existence légale. L’école, normalement gratuite et obligatoire, ne peut pas les accueillir. Résultat, de nombreuses écoles clandestines, privées et payantes se sont créées. Celle-ci en est une. Le plus paradoxal dans cette histoire, c’est que même rejetés par l’Etat, ces enfants continuent de hisser le drapeau chinois tous les matins, et de chanter les chants patriotiques.

C’est l’une des grandes difficultés lorsqu’on travaille en Chine : le patriotisme tourne à l’obsession. Donc je suis obligé de m’y rendre avec un visa de touriste. Lorsque j’arrive à un endroit pour prendre des photos, je ne reste jamais plus de 20 minutes, pour éviter d’être repéré.”

En juillet 2007, des parents recherchent leur petite fille enlevée (Alain Buu)

“Lorsque j’ai pris cette photo, j’ai tout d’abord pensé qu’elle était mauvaise. Je cherchais à illustrer un phénomène en pleine explosion en Chine : l’enlèvement des petits garçons. Mais sur ce cliché, pris dans un petit village du Yunnan (sud), une région connue pour ses enlèvements, les parents recherchent une fille. Au début, je n’ai pas compris. En fait, puisque tout le monde cherche à avoir des garçons, un déséquilibre démographique terrible est en train de se créer. De plus en plus de garçons, de moins en moins de filles. Et donc des hommes qui, plus tard, n’arrivent pas à trouver de femmes. Alors certaines familles ont trouvé la parade : elles enlèvent des petites filles, les élèvent, et quinze ou vingt ans plus tard, les marient à leurs fils. On appelle ça la “compagne pour la vie”.

Propos recueillis par Alexis JACQUET