Patrick Baz vu par Patrick Baz

20 01 2009

DECRYPTAGE. Irak, Liban, Palestine… Depuis dix ans, Patrick Baz dirige le département Proche-Orient de l’Agence France Presse. Pour Au-delà des clichés, le photojournaliste a accepté de commenter certaines de ses photos les plus marquantes.

“Cette photo m’a marqué à vie. En 1985, je couvrais le détournement de l’avion de la TWA à l’aéroport de Beyrouth (Liban). En rentrant chez moi, j’ai entendu une explosion au cœur du quartier chrétien. Une voiture piégée… Alors j’ai suivi la colonne de fumée. En arrivant sur place, j’ai vu ce secouriste sortir un bébé des décombres. Une petite fille d’à peine trois mois en pyjama rose. J’ai pris la photo et je l’ai immédiatement envoyée à Paris. Sans la voir. J’ai découvert le cliché le lendemain, dans les journaux.

Puis d’autres événements sont arrivés. D’autres explosions, d’autres voitures piégées… Mais je n’ai jamais oublié cette petite fille, j’ai même pensé à la retrouver. Quand on fait ce métier, on a quelque peu l’impression de faire son pain sur le malheur des autres. Je cherche parfois à revoir les sujets de mes reportages. C’est une sorte de thérapie! Là, Je pensais qu’elle était morte…

Vingt ans plus tard, un homme a appelé l’AFP pour obtenir la photo. C’était le secouriste! On lui a donné mon nom, il m’a contacté par e-mail. Il m’a dit que le bébé devait être en vie! J’ai décidé de le retrouver en retournant dans le quartier. Un vrai flash-back : je marchais dans la même rue, j’aurais pu faire le trajet les yeux fermés. Finalement, j’ai réussi à retrouver sa trace grâce à des voisins. C’est sa mère qui m’a ouvert la porte. Je lui ai montré les photos, le bébé avait 21 ans… et ne se souvenait de rien. La mère, elle, était très émue.

Pour moi, le plus fabuleux a été de mettre en contact Joyce, la “petite fille”, et le secouriste. En fait, ce n’est pas moi l’histoire, c’est eux. Aujourd’hui, elle le considère comme son père adoptif. Moi, je n’ai fait qu’immortaliser leur rencontre.”

“Je ne supporte pas que l’on m’associe à cette photo. Tout simplement parce que ça n’en n’est pas une… C’est une merde, j’ai juste appuyé sur un bouton du balcon de mon hôtel. D’ailleurs, j’ai moi-même hésité à l’envoyer à l’agence! Mais c’était la première photo des bombardements de Bagdad, en 2003. Le lendemain, je faisais la une de tous les journaux du monde.

Rien que chez moi, je conserve plus d’une centaine de journaux avec cette photo en une, mais il doit y en avoir trois fois plus au moins. En fait, tout le monde attendait ce bombardement et les journaux se sont jetés sur la première. Plusieurs photographes ont fait le même cliché d’ailleurs. C’est un collègue, assis sur le même balcon, qui m’a dit “regarde là-bas!” en me montrant la boule de feu dans le ciel. Si ma photo a été publiée, c’est parce que j’avais les moyens de transmission que les autres n’avaient pas.

Au final, cette photo fait partie de ma vie, je ne peux pas la nier. Mais aujourd’hui, lorsque l’on prononce le nom de “Patrick Baz”, on pense à cette photo. Alors que c’est sans aucun doute l’une des plus mauvaises de ma carrière.”

“Cette photographie était une exclusivité lorsque je l’ai prise. La première des forces spéciales de la garde républicaine irakienne, l’armée de Saddam, en 2003. D’ailleurs, dès le lendemain, tous les médias du monde m’ont appelé pour savoir comment j’avais réussi à être “embedded” (embarqués) avec eux. La question est ridicule, ce n’est pas le genre de mecs avec qui on est embedded. Ce sont de vrais guerriers.

En fait, j’ai eu à peine trente minutes pour les prendre en photo. Et quand j’ai entendu les bombardiers américains se rapprocher, je me suis dépêché de fuir. En partant, j’ai été intercepté par les services du renseignement. Ils m’ont interrogé pendant plus de deux heures. Pendant ce temps, les photos étaient cachées dans mon caleçon! C’était un jour avant la chute du régime.”

Propos recueillis par Alexis JACQUET



Photojournalisme 2.0

26 12 2008

DECRYPTAGE. Alors que la presse écrite est en crise, le photojournalisme se trouve de nouveaux débouchés. Depuis quelques mois, plusieurs projets Internet font la part belle à la photographie.

Laurent NkundaPetit à petit, le photojournalisme fait sa place sur le Net et dans les récits multimédia. Depuis novembre 2008, l’organisation Médecins sans frontières a mis en ligne un “web documentaire”. En clair, un cocktail bien senti de vidéos, de photographies, de textes et de sons, pour rendre l’ensemble vivant, voire frappant. En effet, l’objectif d’Etat critique est clairement de faire campagne contre les violences de l’est du Congo, de “mettre un visage sur les souffrances”, explique le site Internet de l’ONG.

“Ce site sera alimenté pendant un an de données médicales, de témoignages, de photos, de séquences vidéo, afin que cette crise et le sort des populations ne retombent pas dans l’oubli. La situation à l’est du Congo n’est pas seulement difficile, elle est réellement critique.” Le témoignage n’est pas anodin. Médecins sans frontières est l’une des rares organisations à être présentes sur le terrain depuis les années 80. Et à y être encore aujourd’hui malgré les risques. L’occasion de recueillir les témoignages des principaux intéressés : Nyirabtyago, qui vit dans un camp de réfugiés, Petro, qui accueille depuis des années des déplacés dans sa maison, ou Anastasia, Albert et leurs huit enfants qui ont dû fuir leur village à cause des violences. ”Parce que ces personnes sont les mieux placées pour parler de leurs conditions de vie et de leurs besoins.”

Les photographies, elles, sont pour le moins parlantes. Prises par Cédric Gerbehaye (agence Vu), l’un des lauréats du World Press Photo, elles brillent d’un noir et blanc saisissant, contrasté à l’extrême, dans la plus pure tradition de la photographie de guerre. On y voit une femme au visage marqué et son bébé. Seuls, dans une grande pièce vide, sorte de dispensaire d’urgence figé sous l’oeil d’un crucifix. Une autre photo montre Laurent Nkunda et deux de ses hommes. Le général dissident est face à une table en bois, regard de défiance et chapeau de cowboy vissé sur la tête. La scène semble tirée d’un mauvais western. Kalachnikov et portable de frimeur en plus. Le film dure 11 minutes. Il est visible à l’adresse : www.etat-critique.be.

Autre pays, autre projet. Le site du journal Le Monde vient lui aussi de diffuser un autre récit multimédia de grande qualité. Une sorte de reportage dont vous êtes le héros. Les faits se passent en Chine, dans les mines de charbon, au coeur du moteur de la croissance chinoise. Le photojournaliste à la base du projet connaît bien le lieu. Il s’agit de Samuel Bollendorff, qui travaille sur cette problématique depuis de nombreuses années.

Le parti-pris est inédit : placer l’internaute dans la peau du journaliste. Il faut enquêter, suivre des pistes, rencontrer les mineurs, tout en évitant la police politique. Et faire des choix : chaque décision prise peut changer la tournure de ce voyage d’une vingtaine de minutes. Un scénario donc, mais basé sur des faits réels, et sur la propre enquête de Bollendorff. Ses clichés, d’ailleurs, agrémentent le reportage interactif. Une interview des deux créateurs de Voyage au bout du charbon est également disponible sur le site Le Monde.fr.

Alexis JACQUET