Alain Buu vu par Alain Buu

4 05 2009

DÉCRYPTAGE. Surtout connu pour ses photographies en Afghanistan, Alain Buu s’est aussi longuement intéressé à la question de l’enfant-roi en Chine. Pour Au-delà des clichés, le photojournaliste a accepté de commenter certaines de ses photos les plus marquantes.

Un adolescent se fait porter par sa mère, à Pékin, en août 2006 (Alain Buu)

“En Chine, j’ai observé que la politique de l’enfant unique menée depuis près de trente ans est centrale. Une génération entière d’enfants devenus des rois, mais aussi des dictateurs… Des gamins pourris, il faut le dire. Bien plus que le sont les enfants occidentaux. Bientôt, cette génération arrivera au pouvoir et sa mentalité ferait presque peur.

J’ai choisi une photo prise sur la place Tian’anmen qui résume très bien cet esprit : on y voit un mari portant le sac de sa femme. Et sa femme, portant son fils sur le dos. Un fils qui doit avoir plus de 12 ans! Des scènes comme celle-ci, on en voit à tous les coins de rue. Comme de plus en plus d’enfants chinois, cet ado est obèse. Les parents gavent leur enfant, croyant agir par amour. D’ailleurs, en Chine, le sur-poids est même devenu synonyme de bonheur et de richesse…”

Les enfants d'une école clandestine continuent de hisser le drapeau chinois chaque matin (Alain Buu)

“Prendre cette photo a été très difficile. J’ai dû négocier pendant très longtemps, puis promettre que je ne divulguerais ni l’adresse ni le nom de cet endroit. Il s’agit d’une école clandestine, un autre effet pervers de la politique de l’enfant unique. Puisque les familles n’ont pas le droit d’avoir deux enfants, et que tout le monde veut un fils pour perpétuer la lignée, il existe de très nombreux enfants fantômes. Ils ne sont pas déclarés auprès des autorités, n’ont pas de papiers, pas d’existence légale. L’école, normalement gratuite et obligatoire, ne peut pas les accueillir. Résultat, de nombreuses écoles clandestines, privées et payantes se sont créées. Celle-ci en est une. Le plus paradoxal dans cette histoire, c’est que même rejetés par l’Etat, ces enfants continuent de hisser le drapeau chinois tous les matins, et de chanter les chants patriotiques.

C’est l’une des grandes difficultés lorsqu’on travaille en Chine : le patriotisme tourne à l’obsession. Donc je suis obligé de m’y rendre avec un visa de touriste. Lorsque j’arrive à un endroit pour prendre des photos, je ne reste jamais plus de 20 minutes, pour éviter d’être repéré.”

En juillet 2007, des parents recherchent leur petite fille enlevée (Alain Buu)

“Lorsque j’ai pris cette photo, j’ai tout d’abord pensé qu’elle était mauvaise. Je cherchais à illustrer un phénomène en pleine explosion en Chine : l’enlèvement des petits garçons. Mais sur ce cliché, pris dans un petit village du Yunnan (sud), une région connue pour ses enlèvements, les parents recherchent une fille. Au début, je n’ai pas compris. En fait, puisque tout le monde cherche à avoir des garçons, un déséquilibre démographique terrible est en train de se créer. De plus en plus de garçons, de moins en moins de filles. Et donc des hommes qui, plus tard, n’arrivent pas à trouver de femmes. Alors certaines familles ont trouvé la parade : elles enlèvent des petites filles, les élèvent, et quinze ou vingt ans plus tard, les marient à leurs fils. On appelle ça la “compagne pour la vie”.

Propos recueillis par Alexis JACQUET



Isabelle Eshraghi vue par Isabelle Eshraghi

1 04 2009

DÉCRYPTAGE. Pendant plusieurs années, Isabelle Eshraghi a voyagé autour du globe pour lever le voile et offrir un portrait moins manichéen des femmes musulmanes. Pour Au-delà des clichés, la photographe a accepté de commenter certaines de ses photos les plus marquantes.

“Femmes, hors du voile” Editions du Chêne. Iran, Teheran, juillet 2000 : Parapente pour les filles. Isabelle Eshraghi / Agence VU“Ça, c’est l’Iran. L’Iran et toutes ses contrariétés. Un pays que j’aime, entre tradition et modernité, mais loin de l’image de l’axe du mal véhiculée par l’administration Bush et, trop souvent, par les médias. En réalité, deux mondes se côtoient : la jeune génération qui rêve de mode, d’argent, de liberté, et l’ancienne, qui vit parfois dans le passé.

Une chose est sûre : l’Iran n’est pas un pays uniforme. Son territoire fait cinq fois la taille de la France, et il y a autant de mentalités différentes. L’erreur des journalistes, c’est souvent de se contenter de rester à Téhéran. Moi qui connait bien le pays, sa société, ses habitants, j’ai du mal à comprendre que son image soit aussi mauvaise, qu’un si beau pays puisse faire si peur. Là-bas aussi, nous sommes au 21e siècle. Grâce à la mondialisation, les femmes ont accès à Internet et sont accrocs à la mode. Souvent, je suis moi-même moins bien habillée qu’elles, avec mon jean et mes baskets!”

“Femmes, hors du voile” Editions du Chêne. Afghanistan, Kaboul, aout 2003 : Agheleh Rezaie, une actrice à Kaboul. Isabelle Eshraghi / Agence VU“Dans les pays du Moyen-Orient, les femmes ne se laissent pas facilement photographier. Il faut devenir amie avec elles, savoir les mettre en confiance, et surtout, être patiente. Le fait que je sois franco-iranienne m’aide à créer une certaine complicité, mais c’est avant tout une question d’approche.

Sur ce cliché, par exemple, il s’agit de Agheleh Rezaie, une actrice afghane. En 2003, je suis partie à Kaboul pour la rencontrer. Pourtant, je ne la connaissais pas, et je n’avais même pas son numéro de téléphone. C’était quitte ou double. La première rencontre s’est faite presque par hasard, lors d’une projection de film. En sortant, je lui ai proposé de la raccompagner en voiture chez elle car elle n’avait pas de taxi. Le journaliste qui m’accompagnait a voulu demander à entrer chez elle. Je lui ai dit “non, faisons ça étape par étape”.

Ensuite, nous l’avons recroisé quelques jours plus tard. Et lors de notre troisième rencontre, elle nous a invité à venir prendre le thé. Chez elle. Naturellement. Résultat, je suis resté avec elle pendant trois jours, à la photographier, rire, et parler. Je n’aurais jamais pu faire ça avec une actrice française.”

“Femmes, hors du voile” Editions du Chêne. Iran, Teheran, Septembre 2005 : Entrainement de l’Athlète américaine Sara Kureishi, 26 ans d’origine pakistanaise. Isabelle Eshraghi / Agence VU“Cette jeune femme est une star. Sur cette photo, elle s’entraine pour les 4e Jeux islamiques féminins de Téhéran, en 2005. Sa particularité ? Elle est Américaine, d’origine pakistanaise. Et en pleine crise du nucléaire iranien, sa présence était tout un symbole. Tous les médias iraniens voulaient la rencontrer. Mais j’ai été la seule à pouvoir la prendre en photo, parce que j’étais une femme et que j’avais accès à des endroits normalement interdits.

D’ailleurs, ces jeux ont été assez surréalistes. Imaginez 1300 femmes réunies dans deux hôtels. On s’est vraiment éclaté, mais nous avons aussi énormément parlé : du quotidien, de la liberté des femmes, du port du voile. Certaines femmes ne le portaient pas, par exemple, alors les autres leur ont appris à le nouer. Bref, l’hôtel résumait toutes les contrariétés des pays musulmans. Et pour la première fois, une équipe de foot iranienne a joué contre l’Irak. Bref, des jeux mémorables sur tous les plans.”

Propos recueillis par Alexis JACQUET



Patrick Baz vu par Patrick Baz

20 01 2009

DECRYPTAGE. Irak, Liban, Palestine… Depuis dix ans, Patrick Baz dirige le département Proche-Orient de l’Agence France Presse. Pour Au-delà des clichés, le photojournaliste a accepté de commenter certaines de ses photos les plus marquantes.

“Cette photo m’a marqué à vie. En 1985, je couvrais le détournement de l’avion de la TWA à l’aéroport de Beyrouth (Liban). En rentrant chez moi, j’ai entendu une explosion au cœur du quartier chrétien. Une voiture piégée… Alors j’ai suivi la colonne de fumée. En arrivant sur place, j’ai vu ce secouriste sortir un bébé des décombres. Une petite fille d’à peine trois mois en pyjama rose. J’ai pris la photo et je l’ai immédiatement envoyée à Paris. Sans la voir. J’ai découvert le cliché le lendemain, dans les journaux.

Puis d’autres événements sont arrivés. D’autres explosions, d’autres voitures piégées… Mais je n’ai jamais oublié cette petite fille, j’ai même pensé à la retrouver. Quand on fait ce métier, on a quelque peu l’impression de faire son pain sur le malheur des autres. Je cherche parfois à revoir les sujets de mes reportages. C’est une sorte de thérapie! Là, Je pensais qu’elle était morte…

Vingt ans plus tard, un homme a appelé l’AFP pour obtenir la photo. C’était le secouriste! On lui a donné mon nom, il m’a contacté par e-mail. Il m’a dit que le bébé devait être en vie! J’ai décidé de le retrouver en retournant dans le quartier. Un vrai flash-back : je marchais dans la même rue, j’aurais pu faire le trajet les yeux fermés. Finalement, j’ai réussi à retrouver sa trace grâce à des voisins. C’est sa mère qui m’a ouvert la porte. Je lui ai montré les photos, le bébé avait 21 ans… et ne se souvenait de rien. La mère, elle, était très émue.

Pour moi, le plus fabuleux a été de mettre en contact Joyce, la “petite fille”, et le secouriste. En fait, ce n’est pas moi l’histoire, c’est eux. Aujourd’hui, elle le considère comme son père adoptif. Moi, je n’ai fait qu’immortaliser leur rencontre.”

“Je ne supporte pas que l’on m’associe à cette photo. Tout simplement parce que ça n’en n’est pas une… C’est une merde, j’ai juste appuyé sur un bouton du balcon de mon hôtel. D’ailleurs, j’ai moi-même hésité à l’envoyer à l’agence! Mais c’était la première photo des bombardements de Bagdad, en 2003. Le lendemain, je faisais la une de tous les journaux du monde.

Rien que chez moi, je conserve plus d’une centaine de journaux avec cette photo en une, mais il doit y en avoir trois fois plus au moins. En fait, tout le monde attendait ce bombardement et les journaux se sont jetés sur la première. Plusieurs photographes ont fait le même cliché d’ailleurs. C’est un collègue, assis sur le même balcon, qui m’a dit “regarde là-bas!” en me montrant la boule de feu dans le ciel. Si ma photo a été publiée, c’est parce que j’avais les moyens de transmission que les autres n’avaient pas.

Au final, cette photo fait partie de ma vie, je ne peux pas la nier. Mais aujourd’hui, lorsque l’on prononce le nom de “Patrick Baz”, on pense à cette photo. Alors que c’est sans aucun doute l’une des plus mauvaises de ma carrière.”

“Cette photographie était une exclusivité lorsque je l’ai prise. La première des forces spéciales de la garde républicaine irakienne, l’armée de Saddam, en 2003. D’ailleurs, dès le lendemain, tous les médias du monde m’ont appelé pour savoir comment j’avais réussi à être “embedded” (embarqués) avec eux. La question est ridicule, ce n’est pas le genre de mecs avec qui on est embedded. Ce sont de vrais guerriers.

En fait, j’ai eu à peine trente minutes pour les prendre en photo. Et quand j’ai entendu les bombardiers américains se rapprocher, je me suis dépêché de fuir. En partant, j’ai été intercepté par les services du renseignement. Ils m’ont interrogé pendant plus de deux heures. Pendant ce temps, les photos étaient cachées dans mon caleçon! C’était un jour avant la chute du régime.”

Propos recueillis par Alexis JACQUET



Noor : “L’agence de la dernière chance”

19 11 2008

INTERVIEW. Créée il y a seulement un an, l’agence Noor fait sensation dans le monde du photojournalisme. Claudia Hinterseer, sa directrice, raconte ce projet audacieux : sa naissance, ses difficultés et ses ambitions.

Claudia Hinterseer, directrice de Noork (Joan Roig)Comment est née l’agence Noor ?

Tout a commencé à la Nouvelle-Orléans, après le passage de l’ouragan Katrina. Sur place, les photojournalistes Stanley Greene et Kadir van Lohuizen ont eu la même idée de faire un sujet sur les déplacés. Mais ils se sentaient un peu bridés par leurs agences respectives. Alors, instinctivement, ils se sont mis à écrire sur une feuille les noms des photographes qu’ils appréciaient, et qui avaient la même façon de travailler qu’eux : le même amour des problématiques internationales, des sujets sur le long terme, etc.

Vous ne craignez pas l’uniformité ?

Non! Paradoxalement, ils sont aussi tous très indépendants. Par exemple, chacun possède sa propre page sur notre site Internet. La somme de leurs personnalités est une force. Même avant de rentrer à l’agence, chacun était déjà très respecté par la profession. Si on cumule, ils ont remporté plus de 35 World Press Photo! C’est le top du photojournalisme. Bref, il nous manque surtout du temps pour participer à tous les concours…

Cela reste un pari audacieux de créer une agence photo en 2008, alors que la profession connaît une crise sans précédent…

Oui, sans doute. Mais Noor, c’est l’agence de la dernière chance. Si ces neuf photographes là, tous talentueux, charismatiques et reconnus, ne réussissent pas, alors personne ne réussira. Nous espérons bien nous en sortir!

Vous aviez un modèle, lors de la création ?

LE modèle, c’est évidemment Magnum, il y a 60 ans. Un groupe d’amis qui rêvent de la même chose, parlent, rigolent. Se crient dessus, aussi. Notre force, c’est d’être une agence très actuelle. Nous envoyons des photos du Tchad, elles sont téléchargées depuis le Japon!

Vous avez soufflé il y a peu votre première bougie, quel est le bilan ?

Un bilan très positif, mais ce n’est pas facile tous les jours. Surtout les aspects économiques. Chaque photographe a apporté de l’argent au capital, il s’agit maintenant de tenir sur le long terme. Nous croyons tous en l’avenir du photojournalisme. Nous passons donc beaucoup de temps à réfléchir aux nouvelles manières de travailler. Internet a tout changé par exemple. Nous travaillons de plus en plus en collaboration avec les ONG etc. Tout est à réinventer, en fait.

On pourrait reprocher à Noor de miser uniquement sur des grands photographes…

Ce n’est pas faux. Mais créer une agence n’est pas simple. Il fallait se reposer sur des photographes solides. Ensuite, on pourra penser à recruter, ou à miser sur l’enseignement. D’ailleurs, en ce moment même, Greene et Kozyrev donnent déjà des cours aux Etats-Unis. Nous essayons aussi d’organiser beaucoup de conférences, d’expositions, etc.

Craignez-vous la concurrence des agences filaires (AFP, Reuters etc.) ?

Nous ne jouons pas dans la même cour. Leurs moyens sont énormes. Nous, nous préférons miser sur la qualité plutôt que sur la quantité… Nos concurrents sont plus Corbis, Getty, les agences qui font du grand reportage, qui vont au-delà de l’actualité. Dès que nous touchons au news, comme lorsque Samantha Appleton a suivi Barack Obama pendant un an et demi, nous avons des difficultés à vendre nos clichés. En revanche, les publications savent que chacune de nos images est de grande valeur.

Et les projets ?

Le plus important sera de réaliser des sujets communs. Les neuf photographes sur un même reportage ou une même thématique. Ou en regard, comme en Géorgie, il y a un mois et demi : Yuri Kozyrev a travaillé du côté russe. En face, Jan Grarup s’est occupé de montrer le contre-champ, côté géorgien. D’ailleurs, un livre commun aux neuf photographes sortira en fin d’année. C’est un premier pas. Le reste n’est qu’une question de temps!

 Propos recueillis par Alexis JACQUET



Un photojournaliste à la Maison Blanche

5 11 2008

ÉLECTIONS AMÉRICAINES. Depuis huit ans, Olivier Douliery possède les “clés” de la Maison Blanche. Pour les journaux du monde entier, et pour l’Histoire, le photographe français immortalise les grands moments de la politique américaine.

Olivier DoulieryBientôt, il photographiera l’entrée de Barack Obama ou de John McCain à la Maison Blanche. Les premiers pas, les premières réunions, les visites d’État et les cocktails. Lui, c’est Olivier Douliery, un petit “frenchy” qui fait partie de la poignée de photographes autorisée à pénétrer dans la demeure du Président des États-Unis, appareil photo à la main. “Le White House Hard Pass nous permet d’y entrer à n’importe quelle heure, n’importe quel jour, presque sans restriction”, détaille le photojournaliste. Là-bas, le travail ressemble à celui des photographes de l’Élysée : “Nous couvrons surtout les visites de chefs d’État étrangers, les conférences de presse, les réunions, etc. Le plus drôle, c’est de partir avec le motorcade, le cortège présidentiel : une nuée de 4X4 blindés, de limousines, d’ambulances, les services secrets équipés de mitrailleuses et des motards. Autant dire qu’on ne passe pas inaperçu!”

En France, où il a commencé sa carrière, Olivier Douliery a travaillé pour le service presse de l’armée de l’air. Ensuite, il a parcouru le Moyen-Orient et l’Europe, avant de se poser au Benelux. C’est le tournant vers la politique. Pour le Tageblatt, un quotidien national luxembourgeois, il travaille pendant deux ans au Parlement européen. Il finit par quitter le pays pour les États-Unis. “Pour moi, c’était l’aventure américaine!”, se souvient-il. Sur place, il rejoint très rapidement l’équipe du Washington Post-Newsweek media group, tout en vendant une partie de ses clichés à l’agence Gamma et au Guardian. Membre de l’agence française Abaca Press, ses clichés illustrent aujourd’hui les pages “Politique” de nombreux journaux à travers le monde. Aux États-Unis, avec le Time Magazine, Newsweek, ou le New-York Times, mais aussi en France, dans les colonnes du Figaro, du Point, ou encore de Paris Match. En janvier 2008, le photojournaliste a même remporté le premier prix du “Portfolio politique de l’année”, décerné par l’association des photographes de la Maison Blanche.

Une Maison Blanche dont il connaît les moindres recoins. Au fil des années, George W.Bush est même devenu un proche. “Notre relation est professionnelle, parfois presque amicale. Depuis 8 ans, nous nous voyons tous les jours, alors il connaît mon prénom, et me fait parfois quelques jokes“. Le photographe lui a même offert un cliché de Barney, le chien présidentiel. “J’attendais que George W. Bush sorte du bureau ovale pour photographier une rencontre politique. Mais lorsque la porte s’est ouverte, le Président nous a lancé un “Hey, les gars, vous avez vu mon chien?”. La scène est devenue surréaliste : le Président des Etats-Unis, lunettes de vue sur le nez, en train d’appeler son chien pour qu’il rentre dans le bureau ovale. Et le chien qui refuse de bouger… Un moment vraiment incroyable!”

Depuis quelques mois, Olivier Douliery s’est éloigné de la Maison Blanche pour suivre les campagnes de Barack Obama et de John McCain, après avoir figé, pour l’Histoire, les Primaires démocrates. “En fait, je les couvrais bien avant qu’ils se présentent au poste suprême, lorsqu’ils étaient sénateurs. Deux hommes très agréables, qui acceptent facilement de répondre à une question ou de parler quelques minutes avec les photographes. Nous ne sommes pas nombreux à les couvrir depuis aussi longtemps, alors ils nous reconnaissent”. Pour Olivier Douliery, le moment le plus marquant de cette campagne a été le lancement officiel de la campagne de Barack Obama, dans la petite ville de Springfield, dans l’Illinois. “Nous étions dehors, depuis 4 heures du matin, et avec une température de - 10 degrés. A 8 heures, Obama a enfin pris la parole avec ces mots : “I’m running for President of the United States of America”. Simple mais historique! A partir de ce moment-là, les gens ont vraiment pris conscience que, pour la première fois, un noir avait une chance sérieuse de gagner une élection présidentielle.”

Alexis JACQUET

Voir le site Internet d’Olivier Douliery



Trois questions à Olivier Douliery

2 11 2008

ÉLECTIONS AMÉRICAINES. Depuis huit ans, Olivier Douliery possède les “clés” de la Maison Blanche. Pour les journaux du monde entier, et pour l’Histoire, le photographe français immortalise les grands moments de la politique américaine.

Le service presse de la Maison Blanche vous laisse-t-il une marge de manœuvre suffisante pour mener à bien votre mission de photojournaliste ?

Évidemment, nous sommes très encadrés. Mais si l’on explique au “staff” que l’angle est meilleur de tel ou tel endroit, par exemple, ils feront tout leur possible pour nous obtenir l’autorisation. Ils sont très professionnels et connaissent les besoins de la presse. Parfois, les règles sont plus strictes. Notamment dans Air Force One, l’avion du Président : nous avons interdiction de photographier le nez de l’appareil ou de faire des plans larges. Il s’agit surtout de questions de sécurité…

Barack ObamaLe fait d’être Français donne-t-il à vos photos un regard particulier sur la politique américaine ?

Oui, inconsciemment. Mes images se démarquent de celles prises par mes confrères parce que nous, les Français, sommes très critiques vis à vis de la société américaine. En plus de cela, je travaille aussi pour une agence photo française, qui me demande beaucoup de photos montrant l’aspect anecdotique voire superficiel de l’Amérique. Après, j’ai les mêmes contraintes que tous les autres photographes. Chaque jour, je couvre les mêmes personnes. Alors l’enjeu, c’est surtout de ne pas tomber dans la routine. Pour cela, j’essaie de faire des clichés révélateurs de l’actualité. Par exemple, lorsque George W.Bush reçoit les athlètes de retour des Jeux Olympiques, je prends la photo institutionnelle. Mais je fais aussi quelques portraits de lui : si son actualité ou celle des États-Unis est positive, je vais prendre une photo où il sourit. Si au contraire, l’actualité est négative, je vais plutôt me concentrer sur une moue, etc.

Durant cette campagne, vous avez pris plusieurs milliers de clichés. Quel est votre préféré ?

C’était quelques jours avant que Barack Obama n’annonce sa candidature à la Présidentielle. Il était venu soutenir un “rally” pour le Darfour. L’espace d’un instant, sa silhouette s’est dessinée en ombre chinoise sur le Capitol, en arrière plan. Un très joli contre-jour. Techniquement et graphiquement, j’aime beaucoup cette photo. D’ailleurs, cette photo de lui est l’une de celle qui s’est le mieux vendue. Et qui m’a aussi permis de remporter plusieurs prix, comme le White House Presse Photographer Award, et le International Spider Award.

Propos recueillis par Alexis JACQUET



Philippe Chancel, photojournaliste d’Art

28 06 2008

Depuis 25 ans, le photographe français navigue entre photojournalisme, photo d’art et documentaire. Un mélange des genres clairement assumé par celui qui veut allier fidélité à la réalité et efficacité plastique.

Philippe ChancelUn long trench gris qui couvre son jean sombre. Un regard insatiable souligné par des tempes poivre et sel. Bel homme aux traits anguleux, le photographe Philippe Chancel, 48 ans, a quelque chose du dandy anglais. Cultivé, calme, introspectif.

Son vaste appartement, aux pieds de Montmartre, ressemble à son travail. Une grande peinture de propagande nord-coréenne salue les visiteurs. Les moulures blanches du plafond sont mises en valeur par la sensation de vide ambiante. Les deux bibliothèques du salon sont tellement remplies de livres de photographie que les derniers ouvrages sont disposés contre le mur, à même le sol. Un désordre chaleureux.

L’homme vous accueille avec des citations de Godard et de Roland Barthes. Son atelier, sa “chambre claire”, est installé dans la pièce d’à côté. Ici, le matériel dernier cri cohabite avec de vieux appareils de musée posés sur la cheminée.

“Celui-là, c’est un Rolleiflex”, explique-t-il en manipulant l’une des antiquités. “Mon premier appareil. Offert par Emile Joublin, un photographe ami de mon père.” Il a 10-12 ans et est séduit. “Il a su me parler de la photographie. M’a initié à Man Ray ou à Doisneau et m’a fait rencontrer des photographes de Paris Match”. Au club photo municipal auquel il adhère en 1975, dans la Vallée de l’orge (Essonne), où il vit avec sa mère et sa soeur, il croise Patrick Zachmann, qui intégrera plus tard l’Agence Magnum. Le bac en poche, il suit pendant un an une formation au Centre de Perfectionnement des journalistes (CPJ) de Paris et étudie l’économie à la faculté de Nanterre. “Je ne voulais pas forcément devenir photographe, mais j’avais une vraie soif d’apprendre sur le sujet.”

Il photographie les temples d’Angkor sous le joug Khmer Rouge.

Philippe Chancel saisit sa chance en décembre 1981. L’état de siège est proclamé en Pologne par le général Jaruzelski. Des milliers d’activistes du syndicat Solidarnosc sont arrêtés en une nuit. “J’ai vu qu’il y avait moyen de faire un coup”, se souvient-il. Il obtient un visa d’une semaine pour entrer dans le pays sous couvert d’un convoi humanitaire. “Le passage de la frontière a été vraiment chaud, mais ça valait le coup. Nous avons réussi à faire circuler un appareil dans la prison où étaient retenus les membres de Solidarnosc. Un vrai scoop!” Ce sont VSD et le Times Magazine qui publient les clichés. “J’ai immédiatement été catalogué photoreporter des pays de l’Est et gentleman voyou”, plaisante le photographe, mimant une pose de body-builder. Il couvre l’Union Soviétique, la Roumanie… Mais la collaboration avec la presse tourne court. “Je faisais toujours des reportages en douce, ça me rendait parano. Et les photographies faites dans ces conditions sont rarement brillantes”. A cette époque, il n’est pas non plus très à l’aise, dans un milieu composé surtout de “gros bras et de cowboy.”

Il réalise un certain nombre de portraits pour la presse. L’occasion de rencontrer des artistes et de se prendre de passion pour l’Art. “La plus libertaire des religions!” “Il a l’un des plus gros carnets d’adresse de Paris. Il est apprécié des artistes, et c’est suffisamment rare pour être souligné”, confie Helene Borraz, directrice éditoriale chez Thames & Hudson, son éditeur. A la même époque, il photographie les temples d’Angkor sous le joug Khmer Rouge. Là encore, c’est l’interdit qui l’attire. “C’est fabuleux d’être le premier dans un endroit. De montrer aux gens ce qu’ils ne voient pas”. Cette vision journalistique de la photographie, il l’assume, mais se décrit lui-même comme un “photojournaliste déçu, travaillant dans le champ documentaire”. Philippe Chancel a d’ailleurs été sollicité pour entrer à l’agence Magnum. “Mais ça a mal tourné. Officiellement parce que je suis trop vieux. J’avoue n’avoir rien compris à cette histoire”, regrette-t-il, encore blessé d’avoir été “instrumentalisé”.

La photo de presse : “Ça devient un peu n’importe quoi.”

La fierté de Philippe Chancel : DPRK. Un livre consacré à la Corée du Nord, pays isolé du monde dans lequel il réussi à entrer pendant près d’un mois, en 2005. “Je n’avais pas d’idée préconçue en arrivant là-bas. Simplement la volonté de présenter la réalité telle quelle.” Grâce à un contact haut-placé, et beaucoup de débrouillardise, il obtient l’autorisation de venir photographier. Mais suivi par un représentant du pouvoir. Il doit aussi faire valider ses photographies avant de quitter le pays. Paradoxalement, il finira même par dédicacer un exemplaire à Kim-Jong Il, numéro un Nord-coréen. “J’étais dans le Dictateur de Chaplin. Le résultat est une sorte de livre de propagande à l’envers. Pour eux, ce sont des photographies réalistes. Pour nous, elles deviennent totalement dénonciatrices.” Avec une vision frontale du quotidien, mettant en avant le culte de la personnalité, la mise en scène déployée, et l’obsession de combler le vide existant, il montre l’envers d’un décor en carton-pâte. “Un immense musée à ciel ouvert”. Le documentariste est saisi par la ferveur de la population. “A Cuba, ils ont cru au modèle. En Corée, ils y croient encore”. C’est cette atmosphère qu’il a essayé de rendre, avec succès : “Le bon documentariste n’est pas celui qui tente d’agir sur la réalité. Mais celui qui s’en imprègne.”

Son prochain projet ? Montrer la première dictature de l’argent. “Cela ressemblera beaucoup à DPRK, avec le même soucis de montrer la réalité. Je suis photojournaliste dans l’âme, toute ma pratique vient de là”. Aujourd’hui, il collabore encore à l’Express, Citizen K, Le Monde, le Sunday Telegraph ou Connaissances des Arts. Mais il avoue travailler de moins en moins pour la presse. “Récemment, j’ai fait un portrait pour un grand hebdomadaire. On a été jusqu’à me demander de retoucher les plis de son pantalon… Ça devient un peu n’importe quoi.” Le plus grand compliment que l’on puisse lui faire ? “Que mes photos sont justes, fidèles à la réalité.”

Alexis JACQUET



Philip Jones Griffiths, la mémoire du Vietnam

2 04 2008

Ses photos du Vietnam ont choqué l’opinion publique, au point de remettre en cause l’engagement militaire de l’Amérique dans le conflit. Philip Jones Griffiths était l’ancien président de Magnum. Il est mort d’un cancer le 18 mars dernier, à 72 ans.

Il a changé le cours d’une guerre. En 1971, Philip Jones Griffiths, un Gallois téméraire, expose pour la première fois l’horreur du conflit vietnamien à une foule médusée. Il retourne l’opinion publique américaine avec son livre Vietnam Inc. C’est pourtant dans une officine de Piccadilly Circus, à Londres, qu’il fait ses premiers pas de photojournaliste. Il travaille de nuit. Ses clients sont des junkies et des prostitués. Sujets occasionnels de clichés qu’il vend au Manchester Guardian.

Philip Jones Griffiths a changé le cours d'une guerreFini la pharmacie. En 1966, ce sera la guerre d’Algérie. Après avoir rejoint la célèbre agence Magnum, il part au Vietnam pour deux mois. Il y restera cinq ans. Sur place, les militaires américains, fiers d’exposer leur patriotisme, lui ouvrent toutes les portes. Mais l’œil du journaliste est sans concession. La violence des combats, la détresse des familles vietnamiennes et la désillusion des soldats américains sont fixés sur la pellicule. Sans mise en scène, mais sans fard. Et les légendes, description clinique des faits, servent son propos. “Personne, depuis Goya, n’a dépeint la guerre comme Philip Jones Griffiths”, dira de son travail Henri Cartier-Bresson. A tel point que la presse n’achète pas ses clichés.

Le photojournaliste ne se contente pas de couvrir le conflit.Peu importe, il en tirera un ouvrage : Vietnam Inc. “Un livre engagé. J’ai vu trop d’horreurs pour rendre un travail distancié”, explique-t-il au Monde, en 2001. “Je veux que le lecteur jamais ne ferme les yeux”. Il couvre aussi les conséquences économiques et culturelles de la guerre. Prostitution, enfants soldats, exportation du rêve américain à grand coup de cigarettes et de magazines pornographiques, Philip Jones Griffiths veut montrer les Américains “imposer au monde leur système de valeurs.”

Le livre est un succès. 40 000 exemplaires vendus en moins de trois semaines. Et les conséquences se font sentir dès la parution. L’opinion publique américaine, abasourdie, découvre la violence du conflit. Le président sud-vietnamien de l’époque interdit même au photographe de revenir sur place. Ce qui ne l’empêche pas d’y retourner plusieurs fois dans la clandestinité. Les conséquences à long terme de la guerre font même l’objet d’un nouvel ouvrage, en 2003, fruit de vingt ans de reportages. Agent Orange, du nom d’un herbicide utilisé par les GI’s pour détruire la végétation avant d’installer leurs campements. Malformations, handicaps lourds, les conséquences sur la population sont terribles.

Jusque dans les couloirs de l’agence Magnum, dont il prend la tête de 1980 à 1985, il défend sa vision engagée d’un photojournalisme de dénonciation : “une activité d’anarchistes”. Loin du monde de l’art dont s’est ensuite rapprochée l’agence.

Alexis JACQUET

 



John Schults, veilleur de l’actualité

18 02 2008

Photographe pour Reuters depuis 21 ans, John Schults est responsable du desk photo de l’agence britannique à Paris. Un travail qui l’accapare mais le passionne.

John Schults est un américain débordé. Le responsable du desk photo de Reuters France travaille plus de 10 heures par jours, depuis 21 ans. « C’est le plus excitant des postes que l’on peut occuper. Mais parfois, nous faisons 35 heures en une journée de travail », sourit-il avant de répondre au troisième coup de téléphone en dix minutes.

Un sobre pantalon noir. Une chemise bleu foncé, usée, dont il a relevé les manches jusqu’aux coudes. Un sac banane à la ceinture. Le photographe est un homme pragmatique, toujours prêt à partir en reportage. « Je passe plus de temps devant un écran ou à faire de la gestion que sur le terrain. Mais je reste photojournaliste avant tout. »

John Schults, l’éditeur photo de Reuters France.Son travail, « être au courant de tout ce qui se passe en France, et savoir comment réagir face aux évènements ». Son univers, au troisième étage du siège parisien de Reuters, Boulevard Haussmann à Paris, est tout entier tourné vers l’actualité. Le dos voûté devant son écran, il ne cesse de jeter des coups d’œil aux cinq écrans de télévisions qui diffusent les chaînes d’information en continu. La radio est branchée sur France Info 24h sur 24h, couvrant le bruit des téléviseurs.

Né près de New-York, dans le New Jersey (Etats-Unis), il ne rêvait pas de devenir photojournaliste. « J’ai fait des études de langues et de sciences. Je voulais même devenir professeur », se rappelle-t-il. Passionné de photographie, il arrive en France dans les années 80 et travaille comme pigiste pour les pages Week-end des quotidiens tels Libération, Le Monde ou le Herald Tribune. En 1986, il réalise ses premiers portraits pour Reuters, mais c’est l’actualité qui l’intéresse. « Le travail d’agence est grisant. Chaque jour diffère du précédent. On couvre tout, du sport à la politique, en passant par la culture ».

Devenu éditeur photo, il doit gérer le planning des cinq photographes parisiens, et des six pigistes présents dans les grandes villes françaises. Réagir à l’actualité chaude, mais aussi s’occuper de la logistique pour les projets prévus longtemps en avance. Dix mois de travail pour préparer le Tour de France. « Le cœur du travail est la réception des photographies. Je les mets dans un logiciel nommé MED (Media Editing Tool). Je les sélectionne, les traite si besoin, renseigne les informations attachées (auteur, contexte, légende) et les envoie sur le fil Reuters ». Aujourd’hui, des photographies prises lors de la visite de Nicolas Sarkozy à Doha, du procès de l’Arche de Zoé, ou de François Fillon en Corse après un attentat nationaliste. « Nous traitons uniquement l’actualité nationale ayant un intérêt international. »

Entre deux explications, le téléphone ne cesse de sonner. « Il est impossible de réunir toute l’équipe dans une même pièce. » Alors 90% des conversations se font par téléphone.

« Pour sélectionner les images, il faut surtout réfléchir à la façon dont les journaux vont les utiliser. En terme d’efficacité, de format, ou d’angle. C’est un travail de journaliste : recevoir l’information, la vérifier, la traiter, et la diffuser. » Le plus important étant la neutralité. « Nous avons 3500 clients à travers le monde. Nous devons donc fournir une image utilisable à Paris, Tokyo, ou dans l’Ohio. Pour cela, nous devons rester des témoins, et laisser le client prendre une position éditoriale ».

La question de l’objectivité, il l’a personnellement mise à l’épreuve. En 2003, il a passé cinq semaines « embedded » sur les bateaux de la Navy, au début de la guerre en Irak. « Les choses ont évolué depuis le Vietnam, où l’on avait carte blanche. Les militaires ont appris a contrôlé l’information. » Spécialement désigné par le Pentagone pour embarquer sur l’USS Abraham Lincoln, un porte-avions nucléaire, il rejette toute accusation de parti pris. « Vous ne bénéficiez pas d’une liberté totale, mais vous avez une certaine marge de manoeuvre. Et puis sans cela, pas de photos. »

Comme s’il n’était pas assez investi dans son métier, John Schults donne aussi des cours dans une école de photographie parisienne. « Pour leur déconseiller de faire ce travail vraiment trop encombrant », plaisante-t-il.

Alexis JACQUET



Olivier Jobard, l’œil engagé

2 01 2008

Photographe impliqué, Olivier Jobard tient pourtant à garder son statut d’observateur. Un paradoxe qui caractérise autant le lauréat du Grand Prix 2007 du Festival du scoop d’Angers que son travail.

Olivier Jobard, Grand prix du festival du scoop d’Angers 2007“Je ne crois pas être meilleur qu’un autre », répète Olivier Jobard. Pourtant, à seulement 37 ans, le photographe de l’agence Sipa a su imposer sa marque dans le monde du photojournalisme. Prix Paris Match du reportage photographique, World Press Photo 2005 ou Visa d’Or News. Les prix s’accumulent, mais ce faux jeunot à l’œil acéré n’aime pas parler de lui. « Je ne connais pas ma réputation. Et à vrai dire, je m’en fous. Seuls les sujets de mes photos comptent ».

Frôler l’Histoire. En 1992, Olivier Jobard quitte prématurément l’École Nationale Supérieure Louis-Lumière où il étudiait depuis un an, pour entrer à l’agence de presse Sipa. « Une seule chose m’attirait depuis toujours : le photojournalisme ». Les débuts ne se révèlent pourtant pas grisants. « J’avais une mobylette et j’étais toujours disponible. Malheureusement mes missions se limitaient aux chats écrasés », raconte le journaliste, un sourire en coin. La banlieue sera le déclic. « Personne ne voulait le faire, mais ça me plaisait. » Déjà, la couverture de l’actualité n’est pas sa priorité. « C’est un travail stimulant, car on a l’impression de frôler l’Histoire. Mais après avoir couvert de nombreux événements éphémères, et au final sans grand intérêt, je me suis lassé », se rappelle-t-il. Sa volonté d’aller au fond des sujets le pousse irrémédiablement vers le documentaire.

La meute des journalistes. Son ambition : « Montrer ce que l’on n’a pas l’habitude de voir. Quitter la meute des journalistes. » Ainsi, il couvre le conflit du Darfour dès 2004. La même année, il est l’un des premiers photographes à entrer dans Falloujah, ville irakienne assiégée par l’armée américaine. Malgré tout, son thème de prédilection reste l’immigration, sujet approché en 2000, lors d’un reportage au centre de Sangatte (Pas-de-Calais). « J’y ai retrouvé les réfugiés de tous les conflits que j’avais couverts. Et c’était en France. Ça a déclenché tout le travail qui continue à m’occuper jour et nuit aujourd’hui », explique Olivier.

Kingsley, son oeuvre phare. En 2004, il part en reportage au Cameroun avec une idée en tête : mettre un visage sur le mot immigré. Un sujet qui deviendra l’œuvre phare de son parcours. Pour cela, il rencontre Kingsley, un maître-nageur de 23 ans, candidat à l’exil vers l’Europe. « Ce n’était pas sa première tentative, il avait de l’argent et préparait déjà son voyage. Le projet était crédible ». Olivier met un point d’honneur à ne pas être le déclencheur du départ. Il tente de garder sa position d’observateur. Avec plus ou moins de succès. « Le simple fait d’être là modifie les comportements et les événements », déplore le photographe. Il finit même par accepter de garder l’argent de Kingsley. « C’était donnant-donnant. Il ne prenait pas le risque d’être volé. Moi, j’étais sûr qu’il me rappellerait si nous nous perdions de vue », détaille-t-il sans regret. Si la relation était basée sur un intérêt réciproque, elle a rapidement évolué. « Aujourd’hui, c’est un petit frère, à la mode africaine. Nous sommes liés à jamais par ce que nous avons vécu », précise le journaliste, sans rentrer dans les détails.

Naufrage du bateau. Olivier Jobard a suivi Kingsley pendant son périple de six mois pour atteindre l’Europe. Six mois d’incertitude, d’épreuves et de risques. Les deux hommes traversent ensemble le Cameroun, le Nigeria, puis le Niger. Après avoir franchi le désert du Sahara, ils atteignent l’Algérie. Et enfin, le Maroc. Là, au bout d’une interminable attente, Kingsley embarque sur une frêle barque de passeurs de clandestins, pour atteindre les Canaries. Olivier l’accompagne. Sans aucune hésitation. « Le risque n’avait aucune importance. Ce genre d’occasion ne se refuse pas », répète-t-il, toujours aussi impliqué, trois ans après le documentaire. C’est un échec. Le bateau chavire à moins de 300 mètres de la côte. Sur la plage, le journaliste prend trois clichés. « J’étais tremblant. Il faisait nuit noire. Mon appareil était couvert de sable. Mais je devais faire ces photos », explique-t-il en mimant la scène, marqué par les souvenirs du naufrage. Et pour cause. Deux personnes sur les trente-cinq clandestins se noient ce jour-là. « On ne s’en est pas rendu compte tout de suite. Mais de toute façon, la question n’est pas : je fais une photo ou je sauve quelqu’un. Tout se passe trop vite. On ne réalise pas. »

Mourir dans les cinq minutes. Nouvelle tentative dix jours plus tard. Concluante, cette fois. Après dix-huit heures de mer, ils sont arrêtés par la Guardia Civil, à 10 miles des Canaries. « Dans le bateau, je n’ai pas vu le temps passer. On ne pense pas à ça lorsqu’on a de l’eau jusqu’aux genoux et qu’on pense mourir dans les cinq minutes », plaisante Olivier, avec ce détachement de façade qui le caractérise.

Kingsley dans un Klapisch. Kingsley, après être arrivé en Espagne puis en France, obtient un titre de séjour en 2005. Il tiendra même son propre rôle dans « Paris », un film de Cédric Klapisch, dans les salles le 20 février 2008. Olivier, lui, tient son nouveau sujet. Repartir avec un immigré clandestin. « Cette fois, entre l’Equateur et les Etats-Unis. »

Une partie du documentaire “Kingsley’s crossing” est visible sur le site MediaStorm.

Alexis JACQUET