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Tentative d’incursion dans le milieu de la SF française

Où je m’efforce de présenter Gérard Klein

Gérard KleinDifficile de trouver des questions originales à poser à Gérard Klein après l’imposant dossier que lui a consacré la revue Bifrost dans son quarante-sixième numéro. En pas moins de 69 pages, l’équipe de “la revue des mondes imaginaires” nous offre un portrait -on n’oserait pas écrire exhaustif -très complet de cette figure majeure de la science-fiction française.

Rappelons à ceux qui ne s’intéressent pas au genre (mais ces personnes-là liront-elles ce blog?) que Klein a crée entre autres la collection de SF “Ailleurs et demain” (éditions Robert Laffont), souvent considérée comme la collection la plus prestigieuse du genre en France. Outre ses talents de préfacier, ce diplômé de sciences po et de psychologie appliquée (il réalise de 1963 à 1976 des études économiques pour la SEDES, une filiale de la Caisse des Dépôts -une activité qu’il ne perçoit nullement comme une rupture avec les orientations qui précèdent) est aussi l’auteur d’une oeuvre loin d’être négligeable. “Les Seigneurs de la guerre” reste son livre le plus vendu (près de 100′000 exemplaires écoulés à l’époque de sa reprise en poche par “J’ai Lu”, un succès rarissime pour un auteur de SF français). Il faut aussi mentionner “Le gambit des étoiles”, “Le sceptre du hasard”, “Les tueurs de temps”… Sans oublier sa contribution à un nombre considérable d’anthologies -notamment “La grande anthologie de la science fiction”, qui compte une bonne trentaine de volumes thématiques. Je me contente là de reprendre quelques informations éparses et connues de tous car en réalité, je dois l’avouer, de Gérard Klein je n’ai lu qu’une seule nouvelle, “Le Rôle de l’homme”, parue dans le numéro du Bifrost susmentionné. Un texte intéressant qui rappelle un peu l’univers de “Demain les chiens”, le classique de Simak.

C’est un peu court, j’en conviens. Peut-être aurais-je dû reporter cette interview, prendre le temps de me plonger dans un ou deux “classiques” de l’auteur. Mais je n’ai pas résisté à la tentation de débuter mon blog avec un des personnages clés de cette scène de la SF française dont j’ai décidé de suivre l’évolution pendant 14 semaines. Je précise à tout hasard que Gérard Klein ne m’a accordé que trois questions. Les autres, dans un incorrigible élan de magnanimité dont j’ignore s’il est coutumier, il s’est chargé lui-même de se les poser.

Flagg: “Êtes-vous intéressé par les technologies actuelles sur le Net (web 2.0, sites d’agrégation, blogs) ou vous situez-vous plutôt du côté de William Gibson quand il avoue qu’il sait à peine se servir d’un Mac bien qu’il adore lire et écrire des fictions -dans son cas s’apparentant plus ou moins au cyberpunk-qui extrapolent sur le sujet? Ou ni l’un ni l’autre?”

G.K: “Sans disposer d’une expertise professionnelle, je suis de près ce qui se passe sur les ordinateurs MacIntosh depuis 1985 et sur Internet depuis qu’il est m’est accessible, probablement depuis le début des années 1990. Je fréquente assez peu les blogs, faute de temps (et souvent d’intérêt); je ne fais pas la différence entre le web 2 et le 1, à supposer qu’il y en ait vraiment une.
Quant à l’aveu de William Gibson, il faut rappeler qu’il est très ancien et concerne l’époque où il écrivait, sur une machine à écrire, Neuromancien, vers 1983 sauf erreur. Je pense qu’il s’est mis tout à fait à jour. Le temps existe, les gens évoluent et il est dommage de considérer qu’une phrase aurait une sorte de vérité éternelle.
Dans l’intérêt de la raison, datez et situez.”

Flagg: “Que pensez-vous de la théorie de Cory Doctorow qui remet en cause le système éditorial traditionnel en partant du principe qu’il est plus stratégique pour un jeune auteur de s’affranchir des copyrights pour pouvoir diffuser librement ses oeuvres sur le Net et ainsi saisir la chance de se faire connaître à une plus large échelle?”

G.K: “Je n’y crois pas beaucoup. je ne suis pratiquement jamais allé lire un texte sur le web sauf s’il émanait d’un auteur que je connaissais déjà. Sur papier.
Il y a des dizaines de millions de sites web. Je n’ai ni le temps, ni l’envie de les explorer. À mon avis, un auteur qui tenterait de se faire connaître uniquement sur le web échouerait lamentablement. C’est peut-être jouable pour la musique et les films, j’en doute pour les textes.

Le problème est celui des médiateurs. Même si tout ce qui est imprimé sur papier n’est pas génial, on peut considérer à la louche qu’environ 1% des manuscrits envoyés à des éditeurs sont finalement publiés avec des succès très variables. L’éditeur est intervenu pour proposer à des lecteurs, généralement payants, un choix. Ce choix préalable n’existe pas, ou guère, sur le net.

Le jour où il existera des sites-revues crédibles sur le net, la situation sera différente. On le voit bien du reste, avec les Forums et les sites dédiés. Il y en a quatre ou cinq en France au grand maximum dans les domaines qui nous intéressent qui valent le détour, pas davantage. Je n’en citerai aucun par pur instinct de survie.
Je collaborerai volontiers le cas échéant à une telle revue, pourvu qu’elle soit exigeante et de très bon niveau. Il me semble même qu’une certaine rentabilité pourrait être assurée grâce à la publicité, spécialisée ou non, à la condition que la circulation (le nombre de visites) soit suffisante. En revanche, je ne crois pas beaucoup au modèle “abonnement”, les accros du net ayant l’habitude d’une apparente gratuité. “

Flagg: “Pensez-vous qu’il est utile (notamment d’un point de vue commercial) pour un auteur d’avoir un blog ou un site Internet?”

G.K: “Oui, je crois volontiers qu’un site est utile à un auteur, s’il est déjà connu par ailleurs. Commercialement, je ne sais pas. Je me documente assez souvent sur les sites des auteurs que je publie ou que j’envisage de publier pour connaître leurs projets, leurs publications, leur biographie, parfois leur visage. C’est un apport très important du net. Les sites d’éditeurs sont également très utiles dans cette perspectives. Pour ce que j’en sais, les Français sont très en retard sur les anglo-saxons dans ce domaine.
À dire vrai, je n’ai pas moi-même de site. Si quelqu’un m’en offrait le support technologique, j’essaierai de trouver le temps de le nourrir. Avis aux amateurs.
Les sites des collections que je dirige, tant chez Laffont qu’au Livre de Poche sont en profonds remaniements. On verra en 2008. “

Et voici les questions que je “brûlais” de lui poser et auxquelles il répond “spontanément”:

G.K: “Avez-vous la conviction d’avoir changé le monde à travers votre activité d’auteur, d’éditeur, de critique et de théoricien?”

G.K: “La conviction, peut-être pas. Mais j’ai le sentiment d’avoir contribué à changer le monde, ou du moins l’espace culturel.
Je buvais un verre, avant-hier soir avec Jean-Claude Mézières, le dessinateur des Valérian et Laureline, BD de sf mondialement connue. Et nous évoquions, sans nostalgie, quelques souvenirs.

Notre génération, celle des Roland Topor, Möbius-Jean-Giraud, Philippe Druillet, Jean-Claude Forest, Pierre Christin, Alain Dorémieux, Michel Demuth, Enki Bilal, et en élargissant vers le haut d’une quinzaine d’année la catégorie, des Jacques Sternberg, Philippe Curval, André Ruellan-Kurt Steiner, Stefan Wul, René Laloux (l’auteur des films d’animation) et bien d’autres que j’ai aussi connus et que j’oublie injustement ici, qui se connaissaient tous et parfois fort bien et qui constituaient une sorte de réseau informel sans former une école, notre génération donc a, par ses œuvres écrites, peintes ou dessinées, ses activités dans l’édition, la presse, plus rarement les média audiovisuels, considérablement fait bouger les lignes, changé le monde culturel d’un pays qui ronronnait et s’ennuyait, et cela bien avant Mai 1968. Et bien après.
Certes, ce ne sont pas les plus célèbres ni les mieux cotés sur le marché de l’art. Mais leur influence, sournoise, est sans doute plus profonde que celle de super-vedettes. Sans eux, votre génération, ou du moins sa meilleure fraction, ne serait pas ce qu’elle est, même si elle n’en a pas toujours conscience.”

G.K: “Êtes vous marxiste, comme certains semblent le croire, sur la foi de certains de vos essais?”

G.K: “C’est en effet ainsi qu’était épinglé récemment sur le Cafard Cosmique un de mes travaux, Trames et moirés, pourtant plutôt sur le versant psychanalytique. Marxiste, moi, certainement pas. Marxien, probablement.
Je m’explique. Je n’ai jamais cru à la mécanique historique selon Marx (que je connais plus, comme la plupart des gens, à travers des commentaires savants (Aron, Althusser) qu’au contact direct de ses textes) de la lutte des classes, et encore moins à sa téléologie de la fin de l’histoire par la victoire du prolétariat. Cela ressemble trop à une transposition laïque de la religion, lutte du bien contre le mal, accession finale à un paradis terrestre grâce au sacrifice d’un Christ vainqueur, même si je caricature évidemment.
En économie, sa théorie de la plus-value ne tient pas la route une seconde: les prix sont définis par la demande solvable, ce que Marx contestait formellement, et ils définissent eux-même secondairement les rémunérations des travailleurs et du capital dont la définition n’est pas simple. De même les classes antagonistes sont un concept pratiquement vide de définition concrète. Et si l’on admet, ce que j’ai tendance à faire, l’idée de classes dominantes, on voit à travers l’histoire qu’elles luttent entre elles et qu’elles se succèdent par l’épuisement de leurs modalités de pouvoir: la Révolution Française, c’est la fin, trop longtemps retardée, de la féodalité.

J’ai toujours considéré le communisme, au demeurant singulièrement étranger à la pensée de Marx au moins dans sa version Léniniste particulièrement calamiteuse, comme une utopie dangereuse, proprement insensée et congénitalement totalitaire. Lire Zamiatine, Huxley, Orwell, Wolfe.

Mais Marx a introduit, ou du moins vulgarisée (car il n’est pas le premier à y avoir pensé) une idée importante, contre l’idéalisme de son époque qui n’est pas tout à fait mort, celle de la pesée de l’économie, pour lui l’infrastructure, sur la sphère culturelle, pour lui la superstructure. J’adhère profondément à cette idée, peut-être parce que j’ai une formation et eu une pratique d’économiste. On ne fait pas d’art ou de littérature si on ne mange pas. C’est une façon de dire que le réel vous rattrape toujours même si on ne sait pas exactement ce que c’est.

Cette idée a irrigué mes réflexions sur la sociologie de la littérature. Voir mes nombreux essais sur Lovecraft, la science-fiction américaine, la réception de la science-fiction en France, etc… J’attache donc une importance particulière aux travaux de sociologues marxiens, ou parfois de confession marxiste.
Cela étant, je ne crois pas du tout à la hiérarchie proposée par Marx de l’infrastructure et de la superstructure. Elle est scientiste, ce qui peut se comprendre à son époque. Il me semble pour le moins très vraisemblable que les superstructures, par exemple le travail scientifique, principalement intellectuel, agit sur les infrastructures économiques même s’il n’est pas complètement indépendant de celles-ci.
Et la réflexion marxienne elle-même conduit parfois à des solutions paradoxales. Ainsi je pense que de grandes inégalités sociales qui produisent une classe de loisir peuvent se montrer (et se sont souvent montrées) bénéfiques pour la recherche fondamentale et l’avancement de la culture. L’inégalité incite à la générosité et au mécénat. Elle permet souvent à des promoteurs d’idées nouvelles d’user librement de leur loisir, ce que Descartes préférait aux “plus honorables emplois de la terre”. Le corollaire est que certains doivent le payer. Mais ce sacrifice ne vaut-il pas celui, inutile et improductif, des prolétaires-esclaves écrasés par le lénino-stalinisme au nom des lendemains qui chantent.
Bref je suis un éventuel marxien, convaincu par l’importance de l’économique, et tentant de le repérer là où il agit. Mais sachant que ce n’est pas le tout du tout. Sur le fond, je suis un libéral, politique et économique. En somme un intellectuel petit-bourgeois, conscient et fier de l’être.”

G.K: “Quelles sont vos œuvres que vous préférez?”

G.K: “Je préfère mes nouvelles et en particulier mes recueils, Histoires comme si, La Loi du Talion, et évidemment le plus récent, Mémoire vive, mémoire morte qui inclut quelques histoires de mon tout premier recueil, Les Perles du temps. Michel Jeury a écrit quelque part que j’avais écrit quelques unes des meilleures nouvelles de toute la science-fiction et au moins une ou deux des meilleures nouvelles de toute la littérature. Je ne me permettrai pas l’outrecuidance de contredire un écrivain de la dimension de Michel Jeury.
Mes trois nouvelles préférées seraient Sous les cendres, la Loi du talion et Mémoire vive, mémoire morte. Mais bien d’autres sont des chefs d’œuvre.
Donc efforcez-vous de trouver mes recueils, ce qui n’est pas toujours très facile, les éditeurs en ayant laissé certains s’épuiser. Mais avec un peu d’efforts, vous atteindrez le nirvana littéraire.

Ceci est une page de publicité sponsorisée par moi-même.”
Comme certains d’entre vous l’auront peut-être deviné, l’intégralité de cet entretien s’est passé par MP (Messages Personnels), système de messagerie simplifiée offert aux membres du “Cafard Cosmique”. Le “Cafard Cosmique”, pour les non-initiés, est un des rares sites francophones uniquement (ou presque) consacré à
la SF. C’est grâce à “lui” que cet échange a pu avoir lieu. Voilà.

Je remercie Gérard Klein d’avoir répondu à mes questions.

Je le remercie même d’avoir répondu aux siennes.

4 Responses to “Où je m’efforce de présenter Gérard Klein”

  1. lafrancophratrie Says:

    J’ai pas eu le courage de tout lire mais j’aime bien ta présentation. Pour le reste, j’ai tout à découvrir, j’y connais rien en SF (quelle bizarrerie).

  2. Quentin Says:

    Une interview très intéressante (même si l’ensemble est un peu long à lire ! :) ). Notamment sur la publication internet à laquelle l’auteur ne croit pas trop (ce qui m’a assez convaincu). Aussi sur le paradoxe pour un auteur de SF de ne pas être au point niveau technologie “actuelle” :). L’écrivain semble ne pas manquer de personnalité en tout cas !

  3. sflaggg Says:

    Sur le paradoxe auque tu fais référence: il ne me semble pas que Klein n’est “pas au point” (hormis le fait qu’il ne différencie pas le web 1.0 du web 2.0 ce qui, reconnaissons-le, est excusable). Il avoue surtout que s’il fréquente peu les blogs, c’est par” manque d’intérêt”. Mais si on compare avec mes grands-parents, par exemple -qui savent à peine se servir d’un portable et ignorent à quoi sert un blog-, Gérard Klein me semble presque “dans le coup”. Bon, mes grands-parents ont dix ans de plus et ont vécu l’essentiel de leur vie à la campagne, ce qui explique un certain nombre de choses…

    Merci en tout cas pour ton commentaire!

    P.S: Tu apprécieras la rapidité assez hallucinante de ma réaction.

  4. Quentin Says:

    Merci pour tes réponses : mieux vaut tard que jamais ;). Et pour tes précisions aussi ; c’est vrai que j’avais émis un jugement un peu rapide, et aussi que ne pas différencier le web 1.0 et 2.0 n’est pas forcément un défaut ;).
    Et non malheureusement je n’ai pas lu les livres que tu commentes ! :)

    Quentin

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