“L’homme tombé du ciel” de Walter Tevis
Encore une critique d’un classique de la SF, anglo-saxon cette fois. Bien qu’étant censé me restreindre à la SF française, je n’exclus pas de laisser une place de temps à autre à des auteurs étrangers. En guise de justification, je pourrais rappeler que la SF anglo-saxonne en particulier a énormément influencé une bonne partie de la SF française; il ne me paraît donc pas anormal d’en parler ponctuellement, surtout quand il s’agit de classiques largement reconnus comme “L’homme tombé du ciel”. Concernant Walter Tevis, c’est par ailleurs un romancier très apprécié du lectorat de SF français si j’en crois la place privilégiée qu’occupent fréquemment deux de ses plus célèbres romans (”L’homme tombé du ciel” et “L’oiseau d’Amérique”) dans les “bibliothèques idéales” de nombre d’amateurs fréquentant les sites consacrés au genre.
« L’homme tombé du ciel » n’est pas à proprement parler un humain mais un extra-terrestre, qui n’est pas « tombé » mais a atterri sur Terre grâce à une navette spatiale ; quant à sa planète d’origine, il s’agit d’Anthéa (nombre d’habitants, après cinq guerres atomiques : moins de trois cents). Evidemment, présenté ainsi, le titre en perd un peu de sa poésie. Mais que les admirateurs de Sturgeon ou de Bradbury se rassurent : le cheminement de Newton, notre « homme-oiseau », emprunte davantage à l’humanisme des deux auteurs précités qu’aux « odyssées » métaphysiques d’un Arthur C.Clarke. Car si Newton est sur Terre, ce n’est pas seulement pour la survie de sa planète…mais aussi pour la nôtre. On l’aura compris, on se situe là à l’opposé des éternels récits d’envahisseurs belliqueux, sans tomber pour autant dans le conte Spielbergien (voir E.T). Newton a d’ailleurs l’apparence d’un humanoïde ordinaire, se comporte comme un humanoïde ordinaire…il y a bien une différence avec nous, mais on ne la découvrira qu’à la fin du récit.
Premier roman de Walter Tevis, « l’homme tombé du ciel », s’il n’est peut-être pas aussi abouti que « l’oiseau d’Amérique », possède les mêmes qualités qui font de cet auteur une espèce rare : une idée forte et évocatrice, une écriture impeccable et un récit qui ne tombe jamais dans le pathos malgré un sujet qui s’y prête à merveille. Et, surtout, cette particularité qui rend les personnages de Tevis si attachants : quelle que soit l’origine du « héros » (un robot suicidaire dans «L’oiseau d’Amérique », un extra-terrestre humanoïde dans le présent roman), on le sent profondément inspiré par la mélancolie éthylique de son auteur –Walter Tevis était un alcoolique notoire. À l’instar des personnages de Sturgeon, les créatures de Tevis sont des parias, des idéalistes à leur manière. Sans se presser, elles tentent de changer le monde et/ou de trouver une solution à leur impasse existentielle. Ensuite, c’est la dramaturgie –dont l’auteur a un sens aigu – qui opère. Un certain penchant pour les coups de théâtre cruels rapproche Tevis d’un auteur plus contemporain, Orson Scott Card, dont « La stratégie Ender » ou « Les maîtres chanteurs » sont des chefs d’œuvres incontestables de ce genre à l’intérieur du genre : la SF dramatique. Au sens « shakespearien » du terme.
Dans le même esprit, on remarquera une similitude frappante entre le Spofforth de «l’oiseau d’Amérique » et Newton : si tous deux disposent de « ressources » exceptionnelles (le premier « contrôle » une partie de l’humanité, le deuxième est détenteur d’un savoir technologique qui dépasse de loin celui des humains et démontre une maîtrise assez étonnante dans la gestion des brevets…c’est peut-être d’ailleurs un des légers défauts du roman : on ne croit pas trop à cette histoire de brevets qui permettent à Newton de construire la fusée censée le ramener chez lui. Je n’ai aucune connaissance en la matière, mais cet épisode de transition qui narre les miracles de la W.E Corporation, la société dépositaire des inventions de Newton, et surtout la facilité avec laquelle ces inventions semblent validées par les scientifiques terriens, me rappelle les surprenantes fulgurances du héros du « Je suis une légende » de Matheson, qui parvient à découvrir le virus « vampirique » par le seul miracle de ses cellules grises). Malgré leur pouvoir apparent, donc, tous deux cachent un talon d’Achille qui les rend éminemment (in)vulnérables (Spofforth cherche à se suicider mais sa programmation le lui interdit, Newton n’est pas habitué à la pesanteur terrienne et sa vue, d’une extrême sensibilité, supporte mal la lumière). A l’instar des super héros de Marvel, ils sont aussi victimes de leur nature hors du commun.
« L’homme tombé du ciel » fait à mon sens partie de ces rares livres susceptibles de convertir les réfractaires au genre, en partie grâce à sa puissance allégorique qui tire une grande partie de sa force dans le mythe d’Icare. Tout comme Silverberg, un autre auteur qui utilise abondamment des figures mythologiques pour les adapter à la sauce science-fictionnesque, Tevis a trouvé son personnage emblématique : « l’homme-oiseau. ». Ainsi les « ailes brisées » de Newton (et au-delà de lui, de tout son peuple condamné à s’éteindre sur Anthéa, faute de pouvoir s’envoler vers les étoiles) comme métaphore convaincante pour le carburant, cette « denrée » qui n’existe presque plus sur Anthéa mais qui aura permis à Newton son ultime voyage versla Terre. Au-delà du plaidoyer contre la guerre nucléaire et le gaspillage des ressources énergétiques de notre planète, «L’homme tombé du ciel » raconte le destin tragique de Newton et sa folle tentative pour sauver l’humanité.