Festival de Sèvres 2007
Après Nantes, Sèvres. Si la taille du festival se rapproche plus de celle des Imaginales -qui se déroulent chaque année à Epinal- que des Utopiales, la présence de fanzines (”Présences d’Esprit”, “Eclats de rêve”, “Borderline”…), de magazines/revues (”Black mamba”, “Lunatique”) et de micro-éditeurs (”Griffes d’encre”, “Eons”, “Libertaires”, “Malpertuis”, “Rivière blanche”…) -dont la plupart étaient absents aux Utopiales- ont apporté un plus indéniable au salon. Par ailleurs Philippe Druillet, créateur de “Lone Sloane” et invité d’honneur cette année, n’est pas passé inaperçu.
Mais revenons au début, c’est-à-dire à mon arrivée sur place. Après être descendu “Pont de Sèvres”, terminus de la ligne 9 et avoir emprunté le bus 171 jusqu’à l’arrêt “Mairie de Sèvres” (en compagnie d’un petit groupe d’amateurs du milieu, si j’en crois les propos qu’ils échangeaient), je me retrouve devant un imposant bâtiment en briques, baptisé l’esc@le, dont je découvre rapidement qu’il abritera les trois conférences à venir. Il est 11h00. La première conférence, qui porte sur l’histoire du cinéma de SF, n’aura lieu que dans une demi-heure. Le temps de faire un rapide tour des lieux.
Après avoir franchi la “douane” (où un colosse Noir en costard m’incite -pour les raisons qu’on imagine- à coller une petite pastille verte sur le seul livre de SF que j’ai apporté avec moi, “Le livre d’or de Clifford D.Simak”), je débarque sur les territoires désormais familiers de l’imaginaire français. Ici, pas de tables rondes ni d’animations graphiques: toute la place est réservée aux livres et à leurs auteurs; aux bouquinistes et à leurs archives ; aux éditeurs et à leurs collections, etc. Je repère déjà la table réservée à Roland C.Wagner, qui avait promis de m’apporter “Bleu comme une orange” d’un certain Norman Spinrad -que je devrais interviewer, si tout va bien, en janvier. Mais l’auteur ayant apparemment déserté son poste, je me contente de feuilleter quelques BD au stand du bouquiniste, puis me redirige vers l’esc@le.
Pas de chance, la conférence commencera avec vingt minutes de retard. La cause? Problèmes de locomotion, apprendra-t-on. En attendant, je m’amuse à photographier (avec mon portable, étant donné que j’ai été suffisamment bête pour ne pas vérifier les batteries de mon Canon Ixus 65 avant de partir) les dessins -d’une “fantasy” légère-affichés sur les murs d’un dénommé Quentin Peyssonneaux. ”Jolis”, “mignons” sont les premiers adjectifs qui me viennent à l’esprit. Quelques visiteurs commencent à prendre place, un “caméraman” s’affaire à régler son objectif. Je me rassois, soulagé.
Un peu plus tard, Jacques Goimard et Jean-Pierre Fontana prennent place derrière les micros.
Je me souviens d’avoir vu le premier dans une émission d’”Apostrophes” datant d’au moins vingt ans. Il ne me paraît pas avoir tellement changé, bien qu’atteint depuis par la maladie de Parkinson. ”Je ne risque pas d’être très brillant”, prévient-il d’une voix chevrotante. A côté, malgré ses soixante-huit ans, Fontana a l’air dynamique et robuste. C’est lui qui ouvre la conférence, commençant par recenser le nombre de films de SF depuis le cinéma muet avant d’analyser, décennie par décennie, les thèmes et figures marquantes du genre. A chaque fois qu’il laisse la parole à Goimard, suit un silence gêné. Péniblement, l’un des grands érudits des genres de l’imaginaire feuillette son propre livre (”L’encyclopédie de poche de la S-F : guide de lecture”, paru en 1986) pour nous relire -d’une voix hésitante, entrecoupée de silences- les pages qu’il a consacrées au cinéma. Régulièrement, Fontana lui jette des coups d’oeil d’une tristesse amusée. Arrive alors Jean-Pierre Andrevon -qui, décidemment, a un petit air de Jack Nicholson. Trop tard pour les présentations, à peine arrivé l’écrivain est invité à se prononcer sur le cinéma de SF des années 30. Il évoquera King Kong, son “film fantastique culte” de cette période.
En dépit des choix judicieux de Fontana, les décennies suivantes sont expédiées -faute de temps- en quelques minutes chacune. Pour des raisons touchant sans doute à l’ego, Jacques Goimard mettra un point d’honneur à contredire systématiquement les opinions-pourtant ouvertement subjectives- d’Andrevon, notamment sur des films comme “Orange mécanique” ou “L’invasion des profanateurs” de Don Siegel. Bien décidé à ne pas se laisser diriger, il n’hésitera pas également à contourner les questions de Fontana pour parler de ce qui lui plaît. Ainsi, au lieu de trancher sur “L’invasion des profanateurs” (film maccarthyste ou anti-maccarthyste?), il préfèrera brosser un panorama du cinéma des années 50 dans leur ensemble.
Fontana fixe l’assistance d’un air désolé, Andrevon se gratte la barbe. Et le cinéma de SF français dans tout ça? Pour Andrevon, il y a trois chefs d’oeuvre à retenir: “La jetée” de Chris Marker (qui donnera lieu au fameux remake américain de Terry Gilliam, “L’armée des 12 singes”), “Alphaville” de Godard et “Fahrenheit 451″ de Truffaut. Que des films appartenant à la Nouvelle Vague. Goimard, forcément, ne pouvait pas être du même avis : il ne retiendra que “La jetée”. La conférence finie, il brandit les deux tomes de son encyclopédie. “J’ai deux livres en trop qui ne tiennent pas dans ma mallette. Quelqu’un les veut?”. Deux mains se lèvent, après quelques hésitations.
Après avoir déjeuné dans un restaurant chinois, à cent mètres de l’esc@le, je traverse la route sous la pluie et retrouve le bouillonnement chaleureux du salon.
Pendant au moins une dizaine de minutes, j’observe avec une certaine fascination Manchu dédicaçant sa BD -c’est-à-dire dessinant des vaisseaux ou ce qui ressemble à des arches stellaires. Je ne peux m’empêcher d’admirer l’habilité du coup de crayon de l’illustrateur, sans doute l’un de ceux que je préfère dans le domaine. Je prends également le temps de repasser chez le bouquiniste pour me fournir en chefs d’oeuvre du genre (j’achète ainsi “Guerre aux invisibles”, d’Eric Frank Russell, “Vermilion sands” de Ballard, le livre d’or de Dick et de Spinrad), fais un tour au stand d’actuSF, où j’achète “Le petit guide à trimballer de la fantasy” (je possédais déjà celui qu’ils avaient consacré à la SF étrangère).
Petite parenthèse à ce sujet : j’ai toujours eu l’intuition que si ActuSF n’avait pas intitulé leur petit livre “Le petit guide à trimballer de la SF”, c’était par peur de s’attirer les foudres des auteurs français qui n’y auraient pas été inclus. Je pose la question à un des membres de l’équipe, qui me concède que cela avait peut-être été une de leurs “arrière-pensées”, avant de m’apprendre qu’ils comptent bien réaliser un guide exclusivement consacré à la SF hexagonale.
Retour à l’esc@le pour ce qui s’avèrera être le clou du festival : l’entretien avec Philippe Druillet. C’est Joseph Altairac, un autre érudit bien connu des amateurs du genre, qui se charge des questions, commençant par une formule rituelle (”Je crois qu’il est inutile de présenter Philippe Druillet”) qui, en l’occurrence, m’agace. Car je n’ai jamais entendu parler de Philippe Druillet. Le nom de ”Lone Sloane”, qui semble provoquer des frémissements extatiques dans toute la salle, ne m’évoque rien ou presque. Je mets un peu de temps avant de comprendre qu’il s’agit d’une BD “culte”. Altairac se contente d’évoquer ses impressions des premiers albums à travers le magazine “Pilote” et de décrire son choc en découvrant pour la première fois des images qui “sortent des cadres” ainsi que le dessin si particulier de Druillet.
Celui-ci ne tarde pas à prendre la parole. Massif, arborant de grosses bagues dorées et argentées, Druillet dégage un certain charisme : tour à tour rageur et plaisantin, fin et ordurier, il semble faire un constant effort sur lui-même pour dominer sa nature énergique et distraire son public. Pari réussi. Druillet évoque sa rencontre avec Eric Losfeld (le premier éditeur à “avoir ouvert la porte à la BD moderne” -notamment grâce à la “Barbarella” de Jean-Claude Forest que les adaptations au cinéma rendront célèbres). Mais on comprend vite, cependant, que Druillet ne porte pas Losfeld dans son coeur : en plus d’avoir participé à enfermer la BD dans un ghetto élitiste, l’éditeur avait apparemment la fâcheuse manie de ne pas payer ses auteurs. D’ailleurs, lors de son décès en 1979, un article paraissait dans “Le Monde” où le créateur de ”Lone Sloane”, censé rendre hommage à Losfeld, traite celui-ci de “con” et de “voyou”.
Druillet se définit comme un auteur “métissé”, appréciant autant la BD que les opéras de Wagner, les voyages, le musée du Louvre…A propos de son personnage, “Lone Sloane”, il raconte l’anecdote suivante : s’efforçant, adolescent, de lui trouver un nom satisfaisant, il “tombe” soudain sur celui de “Sloane”… jusqu’au jour où il débarque à Londres et réalise que le nom de son héros apparaît à chaque coin de rue.
Evoquant la BD moderne, Druillet se montre profondément optimiste. “Tous les cinq ans, une nouvelle génération de scénaristes et de dessinateurs arrive. La BD ne s’est pas arrêtée à “Pilote” ou à “Métal hurlant”. “ Contrairement à nombre de ses collègues, le créateur de “Lone Sloane” se réjouit de la médiatisation d’un Bilal, par exemple.
Car, avant de travailler pour lui, Druillet travaille pour le genre : toute sa vie, il s’est battu pour que la BD soit reconnue par l’intelligentsia française qui ”fait” la culture dominante. Aujourd’hui, il estime avoir beaucoup de chance. La meilleure preuve de sa réussite est peut-être l’accueil dithyrambique qui a suivi la parution de “Salammbô”, son adaptation très personnelle du livre de Flaubert. Druillet a peut-être bien réalisé l’exploit de concilier deux mondes, celui de “Proust” et celui de la culture populaire…
Au détour d’anecdotes éclairantes sur Moebius ou Jodorowski, on surprend des phrases comme : “Je me suis aussi tapé Pivot. C’était un bon coup. C’est pas moi, c’est des potes qui me l’ont dit” ou, à propos du cinéma : “[Il] a tout bouffé. De nos jours, la moindre merde a le droit à trois-quatre jours de promo.” Avec Druillet, tout prend un tour familier, insolite. On apprend, par exemple, qu’il a participé au décor du “Nom de la rose” de Jean-Jacques Annaud. L’essentiel de sa contribution? Dessiner les gargouilles. “Pas difficile, je n’avais qu’à me regarder dans le miroir le matin.” Et, au terme de l’entretien, d’inviter le public à partager la bouteille de vin dont on lui a fait cadeau.
A côté du spectacle offert par Druillet (près d’une cinquantaine de personnes s’étaient déplacés pour l’écouter), la discussion animée par Sylvie Miller et Patrick Dussolier sur la traduction en prend des allures presque confidentielles. Les deux forment un couple assez comique, c’est un peu Laurel et Hardy. Quand il n’exhibe pas ses dents jaunes en un sourire juvénile, Dussolier écoute les explications de sa collègue en fixant la table d’un air futé et amusé. Le traducteur, récemment retraité, affiche une bonne humeur contagieuse.
Il raconte avoir commencé sa carrière dans le pétrole (!), avant d’être découvert par Gérard Klein qui l’incitera à se lancer dans la traduction. On découvre aussi au passage que mal traduire, c’est “traduire avec le tentacule gauche de Cthulhu” (référence au fameux mythe élaboré par Lovecraft) et qu’il n’existe pas de traduction littérale de “drunkard walk”. Certes, on n’apprend pas grand-chose durant cette heure. De toute façon, dans ce genre d’exercice, c’est généralement les anecdotes qui justifient le déplacement. En l’occurrence, celles-ci étaient suffisamment nombreuses pour passer un moment sympathique.
Je quitte -définitivement, cette fois- l’esc@le pour me rendre au salon, bien décidé à récupérer l’exemplaire du Spinrad que Roland C.Wagner m’avait promis. Ce dernier étant pris d’assaut par au moins trois ou quatre admirateurs (?), je pars faire un tour du côté des fanzines. Je rencontre Lionel Bénard, rédacteur en chef de la revue ”Borderline” qui m’a refusé deux ou trois nouvelles et m’en explique les raisons -avant de me proposer de suivre un atelier d’écriture organisé par l’association Catharsis dont il s’occupe. Je finis par lui acheter trois numéros de son fanzine. Je me décide également pour le dernier “Black mamba”, un magazine “pulp” qui tient son stand juste à côté, puis repars à l’assaut de l’insaisissable Wagner.
Celui-ci est en pleine discussion avec un passionné (un peu trop à mon goût), occupé à lui expliquer à quel point la préface de Stephen King à l’essai de Michel Houellebecq sur Lovecraft est “tordante”. Au début, je comprends la remarque au premier degré, avant de réaliser que cet olibrius est en train de se moquer de mon écrivain préféré. Même si j’avais moi-même jugé la préface parfois un peu déplacée, le ton de l’Olibrius (substantif dérivé d’Olibrius, gouverneur des Gaules qui se rendit célèbre en martyrisant une sainte catholique en l’an 252) et son mépris affiché me détournent un instant de leur discussion.
Presque dix minutes plus tard, à l’instant où je m’apprête à oublier l’affaire, Wagner se débarrasse du parasite et parvient à se carapater en direction de la librairie. Je le suis donc mais -pas de chance-, il est à nouveau en train de tailler le bout de gras avec le libraire et un barbu non identifié. Pour quelqu’un dont la devise est ”omit needless words”, je le trouve bien bavard. Je prends néanmoins mon mal en patience jusqu’à ce que, profitant d’une seconde de répit, je réussisse enfin à attirer son attention.
Quand je mentionne le nom de Spinrad, Wagner m’informe qu’il a oublié le livre à son hôtel. Puis finalement, il semble que quelqu’un d’autre (je crois me rappeler qu’il s’agit de Sylvie Miller) est parti avec. Je commence à me demander si l’Insaisissable Wagner n’est pas en train de me jouer un tour de cochon. Peu importe. Il commence à me parler de Spinrad puis -j’ai remarqué que c’est une constante quand je discute avec des écrivains -de ses propres livres et traductions. Je ne sais plus trop comment on en vient à évoquer Damasio et la littérature expérimentale. ”Fat Freddy’s Cat” me montre ses bouquins, ceux qui sont expérimentaux et ceux qui ne le sont pas. Il en arrive même à me raconter la fin d’un de ses livres, ce qui donne tout de suite envie de s’y plonger.
Au fond, je comprends bien son point de vue, même si j’ai un peu de peine à saisir ce concept de “littérature expérimentale”, qui me paraît assez arbitraire (je le conçois quand il s’applique à la forme -chez Danielwski, par exemple-, mais j’ai plus de mal à le déceler quand il agit sur le “fond”). Au cours de la discussion, Wagner me fait tour à tour penser à 1) un voleur à la tire 2) un personnage de Las Vegas Parano 3) un lutin farceur. Tout ça est un peu déstabilisant. Au bout d’un moment, j’ouvre quand même la bouche pour exprimer mes doutes (ou peut-être est-ce pour poser une question, je ne sais plus très bien), mais l’Insaisissable Wagner est déjà passé à autre chose. Penché sur les “Futurs mystères de Paris”, il entreprend d’expliquer l’ordre de lecture des différents tomes à un amateur de la série. Je décide de prendre congé.
Dernière halte avant de quitter le salon : l’apéritif. Alors que les “stands” sont en train d’être démontés, je me réfugie vers le banquet, m’empare de deux canapés et d’une flûte de champagne. Je parviens à attraper Georges Bormand, qui s’occupe du fanzine “Présence d’esprits” mais m’apprend qu’il ne fait plus partie du comité de lecture. Il me redirige néanmoins vers un autre membre de l’association, qui me donne quelques détails sur les textes qu’ils publient, combien ils en reçoivent, etc. Je cherche à rencontrer Jocelyn Talureau, avec qui j’ai communiqué à plusieurs reprises par mail (à l’occasion, j’apprends qu’il s’agit d’un homme -la version féminine du prénom étant plus courante, je rajoutais inconsciemment un “e” dans mon esprit), mais apparemment celui-ci vient de partir.
A court d’idées, je lui emboîte le pas.