“Leçons du monde fluctuant” de Jérôme Noirez
On en aura parlé du dernier roman de Jérôme Noirez, du moins dans le petit milieu du genre: que ce soit sur les sites d’Actusf ou du Cafard cosmique ou sur les divers blogs des passionnés de SF/fantastique, sans oublier les émissions radio comme la Salle101 (sur Paris première) ou “Mauvais genre” (sur France Culture), “Leçons du monde fluctuant” a suscité une adhésion quasi unanime. Les critiques les plus tièdes reprochent à ce roman aux allures victoriennes une certaine inconsistance, quelques facilités -mais tout le monde s’accorde à trouver sa lecture au pire “agréable, sans plus”.
Et effectivement, le roman se lit bien. Catherine Dufour, une auteure bien connue des amateurs de SF, répète à qui veut l’entendre que “Jérôme Noirez, c’est Dieu”. Sans en arriver à de telles extrémités (proches des délires de certaines groupies), il faut reconnaître à l’auteur un style fluide et imagé, parfois même envoûtant. Noirez écrit bien, très bien même. Aucun doute qu’ il a satisfait haut la main aux critères stylistiques pourtant exigeants de Gilles Dumay, l’éditeur de “Lunes d’encre”, qui a pris l’habitude de publier les auteurs français au rythme d’un ou deux livres par an. Heureux élu, Noirez lui aura permis de remplir son cahier des charges 2007.
Noirez écrit bien, donc. Mais ce n’est pas tout. Il cultive aussi une passion pour Rabelais et Lewis Carroll -c’est d’ailleurs de ce dernier dont il va s’agir ici. Car le personnage de ce roman n’est autre que Charles Lutwidge Dodgson, le véritable nom de l’auteur d’”Alice au pays des merveilles” et surtout -Noirez ne me contredirait pas sur ce point- de “L’autre côté du miroir”. C’est davantage de ce côté-là, en effet, que nous entraîne Noirez à travers les péripéties assez “british” de Dodgson et de Kematia, une jeune Noire issue d’une tribu de chasseurs qui déambule au pays des morts, brossant au-delà de ces deux personnages -sans oublier le cruel mais réjouissant Jab Renwick-un portrait acide de l’Angleterre victorienne. Avec un cynisme assez discret, Noirez imagine notamment des colons anglais si avides de pouvoir qu’ils en arrivent à coloniser le royaume des morts.
Cependant, ce côté satirique, l’auteur l’exploite assez peu. C’est sans doute ce que j’ai regretté le plus dans ce livre. Au lieu de creuser cette veine, Noirez préfère raconter des aventures plus “bon-enfant”, partir dans des délires référentiels -comme cette scène où un lapin cocaïnomane se donne des rendez-vous imaginaires pour s’entraîner à ne pas être en retard. Ce côté décalé, souvent réjouissant au demeurant, émousse à mon avis le tranchant de ce qui aurait pu être une satire digne de Jonathan Swift. Finalement, on en reste un peu au bégaiement de Dodgson, aux promenades insouciantes de Kematia et aux (inoffensives) perfidies de Renwick. Habile mais peu téméraire, l’auteur commet le péché de ne pas se prendre assez au sérieux. A l’instar d’un Neil Gaiman -un auteur auquel on l’a beaucoup comparé, non sans raison à mon avis-, Noirez oscille entre le divertissement plaisant et la volonté de porter des charges plus corrosives contre cette société victorienne qui semble le fasciner et le révulser à la fois.Au final, il se sera plutôt cantonné à la première option.
Des leçons agréables, donc, parfois savoureuses, mais qu’on aurait aimé plus cinglantes.
Voir aussi: http://systar.hautetfort.com/archive/2007/09/21/lecons-du-monde-fluctuant-jerome-noirez.html