“La Voie du Sabre” de Thomas Day
Ca commence à devenir une habitude sur ce blog : critiquer un livre après avoir interviewé son auteur. En l’occurence, le (bref) entretien avec Gilles Dumay avait eu lieu aux Utopiales, il y a un peu plus de deux mois. Je n’avais lu alors de Thomas Day -car c’est maintenant de l’écrivain dont il s’agit -que deux ou trois nouvelles parues dans Bifrost, qui ne m’avaient pas franchement convaincu. Je me rappelle notamment de “Dirty Boulevard”, texte excessivement trash, au style un peu approximatif, bourré d’américanismes, qui se voulait rebelle et désabusé mais qui apparaissait seulement confus.
Autant dire que l’auteur a réalisé des progrès impressionnants depuis, preuve en est de ce court roman qui a obtenu le prix Julia Verlanger en 2003. A aucun moment les tics d’écriture à mon sens rédhibitoires de Thomas Day (goût immodéré pour les tirets, les italiques et les anglo-saxonneries) ne viennent gâcher le style clair et imagé de ce récit qui nous plonge dans un Japon fantaisiste du 17ème. En fait, si l’imaginaire est bien présent, la fantasy, elle, n’apparaît que par touches discrètes -même si elle donne naissance à certaines images parmi les plus marquantes, comme celle de ce dragon surgissant de la mer qui inspira Guillaume Sorel pour sa couverture. On ne connaîtra par ailleurs que vers la fin la véritable nature de Miyamoto Musashi, celle d’un magicien immortel habité par la vengeance de sa fiancée assassinée.
Mais commençons par le début: Mikédi, fils d’un chef de guerre, est confié par son père à un rônin -un samouraï indépendant-, chargé de le former à l’art de la guerre et de l’amour en vue d’en faire un mari pour la toute-puissante Impératrice-Dragon. Son mentor, le légendaire Miyamoto Musashi (qui a réellement existé, apprend-on dans l’avant-propos), va ainsi l’initier à la Voie du Sabre, cette philosophie inspirée du bouddhisme qui “mène toujours de l’opprimé vers l’oppresseur”. Indissociables des enseignements liés à l’amour et à la guerre, Mikédi apprendra l’humilité, la patience, le sens de la justice…Ou plutôt, il n’apprendra rien de tout cela. Car c’est avant tout l’histoire d’un échec que nous raconte rétrospectivement le puissant Nakamura Oni Mikédi, âgé de douze ans au moment où débute sa quête. Orgueilleux, incapable de se défaire de son éducation machiste, le jeune apprenti succombera à la tentation du pouvoir et perdra la confiance de son maître. Le roman est divisé en trois “rouleaux” (le papier sur lequel Mikédi narre son cheminement) correspondant plus ou moins aux trois âges de la vie: l’enfance, que Mikédi doit laisser derrière lui (”Les cendre de l’enfance”); l’adolescence, où il doit combattre ses pulsions afin de se former à la science et à l’éthique du combat et de l’amour tels qu’ils lui sont enseignés par son maître (”Les braises de l’enseignement”); et enfin l’âge adulte, où Mikédi, arrachant de force son indépendance, s’écarte irréversiblement de la Voie du Sabre (”l’incendie sous l’horizon”). Dès le prologue, on est prévenu : Mikédi échouera à devenir le successeur de Musashi. Mais l’essentiel, c’est le chemin, pas la destination.
Un chemin qui va durer six ans et mener le jeune apprenti jusqu’à Edo, la capitale de l’Empire des quatre Poissons-Chats où l’attend sa “princesse” (qui se révélera être une horrible teigne ordurière au sexe si vaste qu’il peut engloutir un homme entier). Mais avant cela, Mikédi apprendra à cuisiner au Palais des Saveurs, découvrira son potentiel d’amant à la Pagode des Plaisirs et combattra les armées de l’Empereur aux côtés de son maître. L’auteur a eu la bonne idée d’intercaler des interludes entre ces épisodes, qui consistent en récits enchâssés où l’on revient sur certains personnages clé de l’histoire. Loin d’apparaître comme du simple remplissage, ce procédé ajoute une véritable dimension supplémentaire à un récit sinon assez linéaire.
Violent, parfois érotique, “La Voie du Sabre” pourrait parfaitement être adapté en manga pour adultes. D’autant qu’il ne s’agit pas d’un simple roman d’action japonisant comme je le craignais, mais plutôt d’une espèce de fable….dont la morale est plus subtile qu’on s’y attend.