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Tentative d’incursion dans le milieu de la SF française

Bifrost “spécial Robert Silverberg”

Robert Silverberg étant un de mes deux-trois auteurs de SF préférés (pour “Les monades urbaines”, “L’homme dans le labyrinthe”, “Les ailes de la nuit”, Le grand silence”, “L’oreille interne” et, surtout, “Le livre des crânes”) le moins qu’on puisse dire est que j’aurai attendu ce numéro spécial avec impatience. Hélas! déception. Tout d’abord, un parti pris qui -bien que parfaitement défendable- m’a agacé : au lieu d’une interview à la mesure de ce géant de la SF (voir les récents et excellents entretiens avec Gérard Klein, Jean-Claude Dunyach ou encore Daniel Walther), les rédacteurs de Bifrost ont préféré publier trois articles, intéressants certes, mais pas loin d’être anecdotiques si l’on songe à la matière qu’il y avait à tirer d’un écrivain aussi prolifique et protéiforme que Silverberg. Dans le premier, écrit il y a plus de quinze ans et intitulé “Ma carrière de pornographe”, l’auteur raconte ses débuts dans la littérature: autrement dit, comment il a réussi à s’enrichir en publiant à la chaîne des romans pornographiques (considérés comme tels à l’époque, en tout cas) sans aucun intérêt mais avec un enthousiasme constant. Un article instructif à plusieurs points de vue: on y apprend beaucoup de choses sur un certain marché littéraire, à la fois attractif financièrement et formateur pour des aspirants romanciers (voir des aspirants ”grands romanciers”), ainsi que sur les méthodes de travail de Silverberg (qui, grisé par l’aventure, s’imposait des challenges toujours plus délirants, comme rédiger -il n‘écrivait pas vraiment en ce temp-là-un livre en trois jours. Anecdote éclairante: l’auteur explique que l’un de ses stratagèmes plus produire plus dans un laps de temps réduit consistait à reprendre quasi telles quelles des scènes qu’il piochait dans ses livres précédents et à rebâtir un vague semblant de scénario autour). On imagine parfaitement le jeune écrivain fébrile, dévoré d’ambition, utilisant sa déconcertante facilité d’écriture pour générer le maximum de profits -toujours dans la perspective de bâtir, à terme, une carrière digne de ce nom. On imagine aussi l’influence stimulante qu’ont pu avoir des auteurs comme Dick ou Sheckley, tous les deux brillants et prolifiques… En termes de prolixité, on peut d’ailleurs affirmer que l’élève a largement dépassé les maîtres. A part Asimov, il existe sans doute peu d’auteurs de SF à ce jour qui aient publié autant que Silverberg. Plus de 90 romans, 450 nouvelles…

  Le deuxième article, qu’on doit à Rachel Tanner (une écrivaine française de fantasy pour ce que j’en sais), analyse ”L’homme dans le labyrinthe” -un des romans phares de l’auteur- en optant pour une approche mythologique. Tanner montre les similitudes -volontaires, évidemment, Silverberg puisant abondamment dans les mythes anciens pour imaginer ses histoires futuristes- entre le Philoctète de Sophocle et Dick Muller, le héros du roman dont il est question. L’article n’apprend pas grand-chose à celui qui aurait lu la préface de “L’homme dans le labyrinthe” (où le parallèle décortiqué par Tanner est déjà abondamment commenté) , mais cela n’enlève rien à son intérêt propre.

 Le troisième revient sur la génèse du cycle de Majipoor, une des oeuvres maîtresses de Silverberg. L’auteur détaille notamment l’influence qu’a eue “La planète géante” de Jack Vance sur la création de son propre univers. Bien que n’ayant lu aucune des deux oeuvres, l’article a réussi à m’intéresser parce que la démarche de l’auteur -parfaitement compréhensible hors contexte- montre bien comment celui-ci a réussi à façonner son monde en se servant d’un modèle qu’il est parvenu à s’approprier et à adapter à sa propre sauce.  

  Bon, tout ça reste un peu mince quand même…ce dont les rédacteurs de Bifrost semblent conscients d’ailleurs, puisqu’ils nous offrent -presque en guise d’excuse, dirait-on- un guide de lecture des meilleurs romans de Silverberg rédigé pour une large partie par des amateurs recrutés sur le site du Cafard Cosmique. Ne lisant en général que les critiques des livres que j’ai déjà lus, je ne pourrais pas me prononcer sur toutes celles qui figurent dans ce “guide” -disons simpement que la sélection de ce “best-of” me semble pertinente et justifiée.

Passons rapidement sur les nouvelles, qui constituent la deuxième déception de ce Bifrost. “L’Apprenti en sorcellerie” raconte le parcours d’un apprenti magicien qui s’éprend de sa sorcière de maîtresse (maîtrese au sens de “quelqu’un qui enseigne des sorts à un jeune ignorant”)… Se rattachant au cycle de Majipoor dont j’ai déjà avoué que je ne connaissais rien, ce texte me paraît mineur et sans grand intérêt. Peut-être faut-il avoir lu le cycle pour y trouver son compte…

La deuxième, d’inspiration fantastique, s’intitule “L’Eglise à Monte Saturno”. Bizarrement, le texte m’a rappelé certains contes de …Théophile Gautier. Un professeur d’histoire américain qui a décidé de préparer une thèse de doctorat sur “le passage du style romain au style byzanthin dans les mosaïques” va découvrir que les mosaïques en question sont sujettes à de curieuses transformations. Si on retrouve bien la fascination de Silverberg pour le Vieux Monde, on reste quand même très loin des sentiers et thèmes habituels de l’auteur. Une curiosité.

 C’est en fait la nouvelle de Lucas Moreno, jeune écrivain suisse d’origine uruguayenne, qui m’a le plus convaincu -ce qui n’est pas vraiment le comble, mais presque. Le narrateur s’éveille dans un Eden numérique dont on apprend qu’il est la propriété de la Blossington Corporation, une société spécialisée dans la conception de mondes virtuels. Le problème étant que ladite société, ayant fait faillite, s’est désintéressée de Quentin Forgeaud, un ex-responsable de projet qui -pour utiliser une analogie de circonstance- a eu la mauvaise surprise de se retrouver dans les bureaux après que tout le monde soit parti… Percutante, inventive, cette nouvelle constitue un des principaux atouts de ce Bifrost n°49.

Inutile de revenir sur les “Razzies”, fidèles à eux-mêmes (c’est-à-dire jouissifs et souvent mérités). Comme d’habitude, l’analyse sarcastique de Roland Lehoucq -qui porte cette fois-ci sur “Sunshine”, le dernier film de Danny Boyle- frappe juste et convainc totalement. On apprend notamment, même si on s’en doutait déjà un peu, que la caution scientifique (ici, celle de Brian Cox, physicien au CERN), revendiquée par certains réalisateurs hollywoodiens, ne doit pas être prise trop au sérieux.    

     

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