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Tentative d’incursion dans le milieu de la SF française

“Le temps incertain” de Michel Jeury

images.jpgEssayons de formuler tout ça dans l’ordre. L’hôpital Garichankar combat HKH, un empire industriel de la fin du XXème siècle qui tente de contrôler le monde. A priori, l’intrigue paraît abordable. L’histoire se complique si l’on précise deux éléments assez simples: HKH disparaît en 1998 ; Garichankar existe encore au XXIème siècle. Pourquoi s’attaquer à un ennemi qui n’existe plus ?  C’est là que le concept de la chronolyse –sans doute le plus célèbre de son auteur –intervient.  La chronolyse est une technique de voyage dans le temps. Elle passe par l’ingestion de drogues (le Mebsital est sans doute la plus répandue) qui, en modifiant la perception de l’espace-temps, permet de se projeter dans le temps incertain, une autre dimension interagissant avec la réalité que nous connaissons. Les utilisateurs de ces drogues chronolytiques s’appellent les psychronautes ; le docteur Robert Holzach est l’un d’eux. Sa mission ? Stopper l’invasion de Harry Krupp Hitler 1er, le double paranoïaque du magnat Hans Karl Hauser…à moins que ce ne soit Howard Kennedy Hugues ou Honeywell K.Heydrich. A l’instar de certains romans de Philip K Dick, une des grandes références assumées de Jeury, ce ne sont pas les plans de réalité qui manquent dans le livre.  Mais revenons à notre histoire. Pour contrer HKH, Holzach va se servir de Daniel Diersant, un individu du XXe siècle susceptible de démanteler l’empire à la racine. Comment ? A travers la chronolyse, évidemment. Quand ? En 1966, l’essor des empires industriels se situant dans années 1965-1970. Le « pourquoi » est plus complexe à définir. Essayons quand même. A la différence des autres industries, HKH ne disparaît pas simplement à la fin du XXème siècle ; grâce aux drogues chronolytiques, il poursuit son expansion dans le temps incertain en éliminant un à un ses ennemis. Il faut comprendre qu’il s’agit là d’une guerre économique et politique –n’imaginez pas deux armées s’affrontant en rangs serrés. La plupart des critiques ne s’attardent d’ailleurs jamais vraiment sur cet aspect. Le contexte SF me semble servir une critique virulente du capitalisme : le nouvel Hitler n’est plus un homme politique mais le dirigeant d’une multinationale sombrant dans un délire expansionniste. Les nations se dissolvent sous l’empire du marché. Non content de dominer l’espace, celui-ci s’étend à travers l’espace-temps jusqu’à dominer totalement…la Terre ? L’univers ?  

Le Temps incertain est singulier à plus d’un titre. D’abord, le thème du voyage dans le temps revisité de manière originale. Ensuite, les techniques d’écriture. Les scènes se répètent, se contredisent ; les réalités se définissent par certains éléments récurrents (Choisy, la Volkswagen, HKH, etc). On est très proche du Nouveau Roman, d’Alain Robbe-Grillet en particulier. L’ombre de Philip K.Dick plane aussi sur le texte : la drogue, les réalités parallèles, la schizophrénie, les délires mégalomanes…

Mais Jeury fait à mon sens une synthèse assez brillante de ses inspirations. Son style précis, imagé, parfois poétique, est d’une impressionnante maîtrise. Malgré sa complexité, l’intrigue reste cohérente et riche en rebondissements. Peut-être le roman de SF français le plus inventif et passionnant que j’ai lus. Le premier d’une trilogie.

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