Condamnation d’homosexuels au Sénégal: Sarkozy, Delanoë et des associations « préoccupés » par la montée de l’homophobie
Actualité janvier 26th, 2009C’est une cascade de réactions qu’a provoqué hier à Paris la condamnation le 7 janvier dernier de neuf Sénégalais à 8 ans de prison par le tribunal de Dakar pour homosexualité. L’opinion est pour une large part homophobe et l’homosexualité est officiellement interdite et passible, selon le Code pénal, d’une peine allant d’un à cinq ans d’emprisonnement. Les condamnés ont été arrêtés en possession de matériel dit pornographique : préservatifs, brochures et godemichés pour démonstration. Les neuf hommes dont Diadji Diouf le président d’Aides Sénégal ont déclaré à la barre du tribunal qu’ils travaillent dans la lutte contre le Sida, surtout auprès des hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes (HSH). Au Sénégal, la prévalence du VIH/sida est de 21,5 % dans la communauté gay et de 0,7 % pour la population générale.
Emotion et préoccupation à l’Elysée
La condamnation a sonné la mobilisation dans les associations pour alerter les autorités françaises sur la situation des homosexuels. Elles ont fort bien réussi leur opération même du côté des autorités sénégalaises c’est le silence absolu. Ainsi, le président Nicolas Sarkozy a exprimé mercredi en Conseil des ministres son « émotion » et sa « préoccupation » après la condamnation à Dakar des neuf homosexuels sénégalais dont le président de Aides Sénégal, Diadji Diouf, à huit ans de prison. Selon le porte-parole du gouvernement Luc Chatel, « le président a souhaité que le Conseil des ministres exprime son émotion, sa préoccupation sur la situation des neuf militants emprisonnés ».
C’est la ministre de
la Santé Roselyne Bachelot qui « a tenu à alerter le Conseil des ministres sur la situation de neuf militants d’associations de lutte contre le sida qui ont été emprisonnés au Sénégal au simple motif de leur homosexualité ». Dans un courrier adressé à Mme Bachelot, l’association de lutte contre le sida, Aides, a appelé le gouvernement français à protester auprès des autorités sénégalaises après la condamnation des 9 militants à 8 ans d’emprisonnement pour « conduite indécente, actes contre nature et association de malfaiteurs ».
Après avoir informé le conseil des ministres, la ministre de
la Santé, Roselyne Bachelot, a demandé à Bernard Kouchner, ministre des Affaires étrangères, « d’intervenir auprès des autorités sénégalaises » pour obtenir la libération de neuf Sénégalais condamnés pour homosexualité.
Delanoë demande « la clémence »
Du côté des élus locaux, les réactions n’ont pas manqué. Le maire de Paris, Bertrand Delanoë, homosexuel et président de l’Association internationale des maires francophones (AIMF), a écrit à deux maires et hauts responsables sénégalais pour exprimer sa « très vive préoccupation ». Il s’agit de Pape Diop, maire de Dakar et président du Sénat, et Ousmane-Masseck N’Diaye, maire de Saint-Louis et ministre en charge de l’Administration territoriale. Bertrand Delanoë exprime dans ses lettres sa « très vive préoccupation », le président de l’AIMF souligne qu’une « telle condamnation ne porte pas seulement atteinte aux droits d’une minorité, elle méconnaît les droits humains universels ». Il juge aussi qu’elle « représente en outre un signal très inquiétant pour tous les acteurs engagés dans la lutte contre le sida au Sénégal ». C’est pourquoi, le maire de Paris demande « la clémence des autorités judiciaires » sénégalaises.
Jean-Luc Romero, président d’Elus Locaux Contre le Sida, s’est dit « stupéfait et très choqué » par la condamnation pour « possession de matériel dit pornographique », c’est à dire de préservatifs et brochures. « Avec ces condamnations, la justice sénégalaise assimile à des criminels les acteurs de la lutte contre une maladie qui cause la mort de plus de deux millions de personnes par an », note dans un communiqué M. Romero, pour qui « criminaliser le travail de santé publique est tout simplement insupportable et totalement irresponsable ». Par conséquent, le président d’ELCS appelle « les autorités françaises à faire pression pour obtenir la libération rapide de ces neuf personnes », et demande « l’abrogation sans délais de l’article 319.3 du code pénal sénégalais » qui stipule selon lui que « quiconque commet un acte indécent ou contre nature avec une personne de même sexe sera puni d’un emprisonnement d’un à cinq ans ».
« Hypocrisie des autorités sénégalaises »
Les organisations de défense des droits humains et de lutte contre le sida, dont Amnesty international,
la Fédération internationale des droits de l’Homme (FODH), Aides, Solidarité internationale Lesbiennes, Gays, Bi et Trans, l’Inter-LGBT (une soixantaine d’associations en France) et Tjenbé Rèd! (association noire et métisse homosexuelle) ont exhorté dans un communiqué « les autorités sénégalaises à abroger la loi criminalisant les conduites sexuelles consentantes entre personnes du même sexe ». En outre, elles appellent aussi « à la libération immédiate et inconditionnelle des neuf condamnés », considérant qu’il « s’agit de prisonniers d’opinion puisqu’ils ont été jugés uniquement sur la base de leur présumée conduite sexuelle ».
Ces organisations mettent l’accent sur le fait que, lors de
la Conférence internationale sur le sida et les infections sexuellement transmissibles (Icasa) qui s’est justement tenue en décembre à Dakar, « l’épidémie du VIH/sida parmi les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes (HSH) en Afrique subsaharienne avait été discutée comme l’une des questions importantes nécessitant des solutions ».
Lors d’une des sessions, un chercheur de l’université de Lagos, au Nigeria, a affirmé que « la criminalisation de l’homosexualité est un obstacle significatif pour atteindre les HSH en Afrique et en particulier en Afrique de l’Ouest », selon le communiqué. « Peu de HSH se présentent par peur de stigmatisation, de discrimination et de conséquences légales », déplorent les associations, pour qui « les récentes arrestations et peines sévères infligés aux activistes HSH par les autorités sénégalaises ne peuvent qu’alimenter ces peurs ».
Enfin, l’association Aides n’a pas pris quatre chemins pour « dénoncer l’hypocrisie des autorités sénégalaises » qui ont accueilli l’Icasa à Dakar. Elle a décidé de lancer une pétition demandant « la libération immédiate des 9 condamnés, la protection des acteurs de lutte contre le sida au Sénégal, et la suppression de l’article 319.3 du code pénal sénégalais ». L’association estime que « la condamnation des militants fait de l’ensemble des associations de lutte contre le sida des associations de malfaiteurs ».
Les autorités sénégalaises n’ont toujours pas réagi dans cette affaire, dans un pays où le pouvoir religieux est sans commune mesure avec celui des associations, et où l’opinion publique reste pour une large part très homophobe.